Article
Design Strategy
25.11.2022
Perturbation continuum temporel
13 minutes
Temps d'un café
What to doux ? Le pari d’un standard technologique à contre-courant.
Arthur Klein
Lucie Vidal

Nos outils numériques et nos interactions sont de plus en plus nombreux et de plus en plus rapides. À travers eux, nous construisons des environnements fluides, efficients et rentables. Une “frénésie technologique à double tranchant” selon Lucie Vidal, Design Strategist chez EY Fabernovel, pour qui il est désormais nécessaire de « réintroduire de la douceur dans nos expériences ». Non pas pour nous endormir, loin de là, mais pour créer un nouveau standard. Une contre-proposition à l’optimisation rationnelle et aux interactions abruptes, un parti-pris en faveur de solutions différenciantes et porteuses de sens.

La crise sanitaire que nous avons traversée nous a éloignés les uns des autres, et l’urgent besoin de reconnexion qui s’en est suivi nous a invités à réinventer nos manières d’échanger. Plus humaines peut-être plus douces : il s’agissait de retrouver cette proximité dont nous avions longtemps été privés. Mais que se passe-t-il lorsque le care et la lenteur deviennent les fils rouges de nos expériences numériques ? Peuvent-ils véritablement se mesurer à la Silicon Valley et à ses héritiers qui définissent la grande majorité des standards que nous connaissons aujourd’hui ? Pour nourrir cet imaginaire à contre-courant, Lucie Vidal prend pour exemple deux projets qui « témoignent que le design et la douceur peuvent être les piliers de produits différents, au service de notre souveraineté ».

Connexion : créer des liens significatifs

Somewhere Good est une application sans followers et sans likes. En dehors des éléments basiques qu’il convient de renseigner lorsque l’on intègre ce type de plateforme (ici nom, pronoms, localisation et photo) ce sont les timbres de nos voix qui font l’identité et la spécificité de l’app. Sa créatrice, Annika Hansteen-Izora, l’a imaginée durant la crise pour échapper au brouhaha incessant généré par les réseaux sociaux traditionnels. On y entre pour rejoindre une communauté, dans laquelle une thématique quotidienne nous invite à prendre la parole. En réponse au sujet proposé ou en réaction aux interventions des autres utilisateurs, nous sommes alors invités à poster un enregistrement d’une minute maximum. Un temps de recul qui nous permet de mieux maîtriser et ainsi mieux modérer nos communications. Car ici, la voix se transforme en un vecteur d’expression pudique et apaisant.

Mais alors, quelle est la différence avec une application comme Club House, à laquelle on accède uniquement sur invitation ? L’absence d’élitisme, sans doute. Car si cette démarche renforce l’attrait pour l’app, elle participe également à la sensation d’exclusion chez ceux qui ne font pas partie du cercle. Pour autant, ceux qui l’ont intégré ne sont pas en reste car les prises de parole se font en direct, devant des centaines de personnes, et seuls les utilisateurs les plus à l’aise osent participer. Enfin, un algorithme nous contraint et biaise le choix des contenus qui nous sont proposés. A contrario, Somewhere good mise sur notre proactivité. Sans algorithme et débarrassée d’un flux d’information oppressant, la plateforme tend ainsi vers plus de douceur. Une douceur qui n’a rien à voir avec le confort et l’inaction. Et permet d’ouvrir la voie à « plus de vulnérabilité, de contemplation et d'incertitude » selon Annika Hansteen-Izora.

Déconnexion : quitter l’économie de l’attention

1h46 : c’est en moyenne le temps que passent les Français sur les réseaux sociaux, chaque jour. Mis en perspective avec les 2h13 que nous accordons quotidiennement à nos repas, nous constatons qu’Internet et les réseaux sociaux occupent désormais une place immense dans nos vies. C’est pourquoi, lorsque Somewhere Good propose à sa communauté de réinventer ses usages, certains acteurs font le choix d’une approche bien plus radicale. « Nous ne voulons pas que vous consultiez votre Light Phone » c’est ainsi que les créateurs du smartphone minimaliste, envisagent leur expérience client. Aucun accès possible à Internet, aux e-mails ou aux réseaux sociaux : les utilisateurs sont invités à se servir d’un téléphone qui… téléphone. Et envoie des SMS. Loin des standards de beauté des smartphones actuels, l’écran du Light Phone est composé d’un papier électronique low tech, à l’aspect très doux. Limité au noir et blanc et éclairant de manière diffuse, il n'émet pas la lumière bleue de nos traditionnels écrans rétroéclairés. Pourtant, son extrême simplicité ne l’empêche pas d’être pratique, puisqu’il embarque avec lui une alarme, une calculatrice, un GPS, un lecteur de musique et un outil de podcasts.

Cette expérience que ses créateurs appellent « going light », s’impose comme une innovation durable et soustractive, qui répond uniquement à nos nécessités, à savoir : communiquer, s’orienter et se divertir. Une ressource capable de nous aider à repenser notre gestion du temps, nos attitudes rationalisées* et passives, ainsi que l’utilisation de nos données personnelles. Car les interfaces avec lesquelles nous interagissons ne sont, pour la plupart, pas créées dans l’optique d’enrichir notre expérience, mais bien de capturer notre attention ainsi que nos données et d’exploiter nos biais cognitifs à des fins de monétisation. Alors, comment revenir à l'essentiel ?

Reconnexion : adopter une perspective plus large

Crise planétaire, surabondance d’outils, surcharge informationnelle… c’est en réaction à une époque violente que l’innovation explore ces dynamiques bienveillantes et créatrices de sens. Pourtant, l’appel à la douceur n'est pas uniquement la preuve de notre résilience ; il est un outil critique que nous devons apprendre à mobiliser à plus grande échelle. Car si nous souhaitons véritablement améliorer ce que nous connaissons aujourd’hui, nous devons dépasser les dimensions de l’objet et de la technologie. Faire de la douceur une action, plus qu’une réaction. C’est ce sens que la politologue, professeure de sciences politiques et féministe américaine Joan Tronto suggère « (…) que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre ‹ monde ›, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tout élément que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie ».En tant que designers, remettre l’humain au centre de la réflexion est notre obsession. Elle nous rappelle chaque jour, à chaque projet, que nos standards d’expérience ne sont pas figés, qu’il existe une solution propre à chaque sujet et que cette solution est viable, à condition qu’elle soit pensée de manière systémique. La douceur pourrait bien en être une, qui comprend et lie différents points de vue, qui réconcilie le nécessaire et le souhaitable. Soyez-en sûr : la douceur n’est ni suave, ni engourdie. Au contraire, c’est une force, un outil de résistance, de connexion et de compréhension du monde. Lucie Vidal le rappelle : « sa définition n’est d’ailleurs jamais arrêtée, c’est un mot en mouvement qu’il faut prendre pour compagnon afin d’innover en conscience ».

Les designers qui créent ces interfaces le font pour des équipes marketing et des ingénieurs dont le but est de rationaliser les comportements. En passant à côté de l’irrationalité inhérente à l’être humain, on produit des effets faibles voire néfastes. Gauthier Roussilhe pour Usbek et Rica,  25 Septembre 2017

https://usbeketrica.com/fr/article/la-conscience-d-une-pollution-mentale-creee-par-le-numerique-emerge

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