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17.9.2019
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2050 : les enjeux d’une transformation réussie des systèmes de santé
Arielle Le Bail
Note : Ce contenu a été créé avant que Fabernovel ne fasse partie du groupe EY, le 5 juillet 2022.

9,7 milliards d’habitants sur Terre, un afflux de 2,5 milliards de personnes dans les villes et une crise climatique exacerbée : bienvenue en 2050. C’est dans trente ans. C’est demain.

Serons-nous capables de gérer la pression démographique d’une population vieillissante sur les systèmes de santé des pays développés ? Serons-nous capables de faire face aux catastrophes climatiques qui draineront des dizaines de milliers de personnes dans les hôpitaux en l’espace de quelques heures ? Comment gérerons-nous les maladies chroniques ? Aurons-nous réussi à équilibrer les coûts de santé et à trouver des modèles viables ?

La réponse attendue est “non”. Et ce tableau noir, vous l’avez déjà vu dressé maintes fois. Mais ne pourrions-nous pas tirer profit de la technologie plutôt que la subir ? En faire un usage humain et prudent, mais efficace et à impact positif ? N’y a-t-il vraiment rien de quoi être optimiste ?

Permettons-nous de rêver un peu.

(re-)Bienvenue en 2050. Un monde dans lequel chaque individu dispose d’un compte personnel avec un dossier patient centralisé, relié à son smartphone et à l’ensemble des dispositifs (médicaux ou non) qui récoltent en permanence et automatiquement toutes ses données de santé. Celles-ci sont protégées, unifiées et accessibles sous contraintes réglementaires drastiques. Chaque patient a un historique de santé connu de tous les établissements, qui évite de le réexpliquer à chaque fois et - surtout - permet un gain de temps souvent vital en cas d’urgence. Cet historique comprend à la fois les données chiffrées (tension, rythme cardiaque, taux de glucose dans le sang) et con-textuelles (les consultations et diagnostics sont retranscrits en direct par une IA).

Grâce à ce suivi permanent, nous ne sommes finalement que très rarement malades. En effet, notre assistant vocal nous alerte lorsqu’il détecte une anomalie, avec une suggestion de protocole à suivre. La prévention est devenue la norme, et le traitement n’est plus qu’une vilaine chimère.

Dans ce système efficace, la donnée patient est au coeur de la structure et sa valeur est capturée par trois types d’acteurs :

  • Les établissement de santé, d’une part. Les données patients anonymisées sont analysées et permettent aux établissements d’optimiser leur performance et réduire leurs coûts, par exemple en anticipant les pics d’affluence aux urgences, ou encore en ajustant le temps optimal de rétention d’un patient dans l’établissement.
  • Les laboratoires pharmaceutiques, d’autre part. La donnée patient, quand elle est accessible, permet d’accélérer les processus de R&D et les essais cliniques, ce qui réduit considérablement les coûts.
  • Les professionnels de santé, enfin. Une IA propose toujours au médecin un premier diagnostic et des pistes de traitement, basés sur l’analyse chiffrée et textuelle de son historique et la comparaison avec des millions d’autres patients. Ce n’est qu’un support, et le médecin, lui, y ajoute son expertise, son intuition et son humanité pour affiner ce diagnostic et prendre la décision qui lui paraît la plus pertinente. La gestion et le suivi sont automatisés, pour permettre au médecin de passer plus de temps dans le soin, et d’intervenir au moment opportun.

Le patient n’est pas en reste : les établissements de santé sont moins surchargés et mieux équipés pour répondre à des situations de crise à grande échelle, les médicaments délivrés par les laboratoires pharmaceutiques sont plus efficaces, plus vite et permettent ainsi de faire face à de nouvelles maladies ou à des évolutions de maladies existantes. Le métier de professionnel de santé, libéré des contraintes administratives et bénéficiant d’un support technologique, devient plus attractif et encore plus efficace : les médecins se multiplient, délivrant des soins de meilleure qualité encore pour les patients.

Une vision alléchante, qui relève de la fiction aujourd’hui. Alors comment en assurer la transformation en réalité pour 2050 ?

Trois grands enjeux sont décisifs pour le futur de notre santé.

  • Le sujet de l’interopérabilité des données : il s’agit de trouver un référentiel commun capable de comprendre et d’analyser l’ensemble des données de santé, peu importe leur source.
  • Le sujet de la sécurité des données : il s’agit de trouver un modèle de régulation qui permette à chacun de partager en confiance ses données de santé de façon sécurisée.
  • Le sujet de l’adoption des médecins : il est crucial que les professionnels de santé aient confiance en ces évolutions, accompagnent ce mouvement, et y trouvent eux-mêmes un intérêt personnel fondamental.

Pour y répondre, les pouvoirs publics, les acteurs de la santé et les acteurs de la tech (GAFA comme startups) ont chacun un rôle essentiel à jouer.

Les GAFA mais aussi Salesforce, Oracle et IBM ont renouvelé cet été leur engagement pour réduire les obstacles à l’interopérabilité des données, grâce à un système ouvert d’APIs basées sur la norme américaine FHIR (Fast Healthcare Interoperability Resources) pour le transfert de données entre entités. Le Apple Health Records, une sorte de carnet de santé numérique lancée en version beta en 2018, répond à cette norme FHIR et est aujourd’hui utilisé par 60% des hôpitaux américains.

Si les acteurs qui maîtrisent la technologie s’allient ainsi, à la fois entre eux et avec les pouvoirs publics pour construire une infrastructure ouverte, l’impact positif pourrait être considérable pour le secteur de la santé.

Mais il s’agit bien sûr d’appréhender prudemment le nouveau rôle des acteurs de la tech et leur emprise sur notre vie privée. D’aucuns craignent le partage inconsidéré de données de santé à des assureurs ou à des employeurs qui pourraient pénaliser le patient. C’est ici que les régulateurs entrent en jeu. En France, nous sommes depuis 1998 particulièrement protégés par la loi sur les données informatiques, et d’autant plus récemment avec le RGPD. Le chemin vers une adoption au-delà de l’Union Européenne se dessine peu à peu.

Enfin, le futur qui s’ébauche dans la santé nécessite de faire évoluer le métier de médecin, comme c’est le cas dans tous les autres métiers. D’une médecine hyper-spécialisée aujourd’hui, on imagine aller vers des médecins plus polyvalents demain, s’appuyant sur des outils techniques puissants. Cela nécessite d’une part de modifier la formation universitaire des médecins, mais aussi potentiellement de questionner le modèle de tarification à l’acte.

Un nouveau modèle, basé sur la valeur du soin et non sur le volume, est actuellement en vigueur dans certains grands hôpitaux, notamment aux Etats-Unis (i.e. Intermountain Medical Group, Mayo Clinic) et au Pays-Bas. Une équation simple permet de comprendre ce modèle : on calcule la valeur délivrée au patient en divisant les résultats des soins par leurs coûts.

Développé par Michael Porter et qualifié de “changement inévitable” (Harvard Business Review), ce modèle “Value-Based Health Care” demanderait une réorganisation de l’assurance, du paiement ainsi que des acteurs qui délivrent les soins. Les paiements seraient ainsi groupés par cycles de soin, et le remboursement serait basé sur le temps plutôt que sur l’acte dans le cas de maladies chroniques. Un grand chantier donc, mais qui répond aux évolutions sociétales et environnementales qui nous touchent et dont les fournisseurs de soins de santé pourraient être les chefs de file. Par exemple, les sept hôpitaux néerlandais du réseau Santeon ont adopté ce modèle et ont ainsi réduit de près de 30 % le nombre d'hospitalisations inutiles et de 74 % le taux de réopérations dues à des complications chez les patientes atteintes du cancer du sein.

Un jeu qui en vaut probablement la chandelle.

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