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Apr 11, 2018 | 8 min de lecture

Tendances

Nouvelles interfaces : vivrons nous dans l’opulence numérique ou le minimalisme technologique ?

Anthony Marois

Senior Project Engineer


FABERNOVEL INNOVATE
De nouvelles interfaces, il y en a beaucoup. Six catégories émergent. Notre Senior Project Engineer Anthony a fait l’exercice de les répertorier. Et il remarque deux directions aussi claires qu’opposées. Alors, notre futur est-il celui de la sur- ou de la sous-interfacisation ?

Ce mois-ci, chez FABERNOVEL INNOVATE, nous nous posons la question des nouvelles interfaces. Comment les abordons-nous ? Qu’entendons-nous par « interface » ? Et par « nouvelles interfaces » ?

Nous l’avons dit (voir notre article d’ouverture) : selon les approches, les métiers, les sensibilités, nos réponses varieront légèrement, juste assez pour démontrer le caractère ambivalent et la richesse des réalités et opportunités qui se cachent derrière ce terme.

De mon côté, pour répondre à cette question (ou plutôt ces questions), il me paraissait important de faire le point sur ce qui existe : j’ai donc commencé par recenser les interfaces existantes aujourd’hui – quelles qu’elles soient, pour tenter de les regrouper et donc de comprendre comment le marché se structure aujourd’hui et ce qu’il annonce à l’avenir.

Un premier état des lieux rapide m’a permis d’établir une liste. Six premières typologies d’interface :

  • Les interfaces graphiques (celles que l’on « voit » : mobiles, sites web, les GUI)
  • Les interfaces conversationnelles (celles avec lesquelles l’on interagit par le texte, ce sont les chatbots ou agents conversationnels, comme Jam ou Clac des doigts)
  • Les interfaces vocales (celles qui nous entendent et qui nous parlent : Alexa d’Amazon, Siri, Google Home, …)
  • Les interfaces intelligentes (celles qui devinent ce que l’on veut et nous promettent la juste interaction, comme Google Assistant)
  • Les objets connectés (celles que l’on installe chez soi, que l’on porte, comme les IoT, wearables, …)
  • La réalité altérée (celles qui nous proposent une autre expérience du monde qui nous entoure, virtuelle, augmentée ou mixte)

Une première liste qui révèle deux points intéressants. D’abord parce qu’elle me permet de comprendre comment j’aborde moi-même les interfaces : spontanément, je les ai catégorisées en fonction de la perception, ou de l’usage principal qu’en fera l’utilisateur final (celle qu’il voit, celle avec laquelle il discute, celle qui lui permet d’accéder à un service…). Et surtout – et c’est le deuxième point – cette liste et cette catégorisation, permettent de discerner, quand on les observe de plus près, deux mouvements. Il semblerait que le développement des interfaces aujourd’hui suive deux directions qui divergent. Voire s’opposent.

Ces directions régissent, et régiront probablement, l’évolution des interfaces présentes et futures. Regardons-les de plus près.

 

La sur-interfacisation : tout est interface

La première tendance est celle, en mauvais français, de la “sur-interfacisation”.

J’entends par ce mot apparemment complexe, une réalité très simple, que l’on observe de plus en plus : l’ajout d’interfaces au monde qui nous entoure. Une nouvelle couche d’interfaces vient se poser sur notre environnement immédiat pour créer autant de nouveaux intermédiaires entre le(s) service(s) et nous-mêmes.

Les exemples sont nombreux. J’en ai choisi cinq, qui répondent chacun à un besoin, un contexte différents. La sur-interfacisation peut se faire :

  • Chez nous directement, comme avec le bouton connecté qui, si j’appuie dessus, me livre un service immédiat et reproduisible  (souvent celui de commander quelque chose) : citons entre autres celui de Darty, celui d’Evian, celui pour commander un taxi, celui de La Poste, ou encore le bien connu Dash button d’Amazon ;
  • Dans nos entreprises, comme le bouton de Bouygues Telecom pour solliciter le service technique ;
  • Dans ou sur nos produits. Comme le glaçon connecté Martini placé habilement dans nos verres, capable de savoir quand il est vide et de commander un nouveau cocktail ;
  • Sur nous-mêmes, tels les wearables et autres objets de quantified self qui nous “augmentent” en nous donnant accès à une nouvelle base d’informations personnalisées ;
  • Jusqu’à ceux installé dans notre propre organisme (attention, s’implanter son passe Navigo risque de ne pas être une très bonne idée, si jamais vous en doutiez encore).

De plus en plus ces objets connectés s’infiltrent ainsi dans notre quotidien pour nous livrer des services ou donner accès à des informations qui deviennent vite indispensables, au fur et à mesure que nous nous éduquons et nous habituons à leur usage.

Mais la sur-interfacisation ne se limite pas au physique et aux objets eux-mêmes. C’est aussi le domaine de la réalité altérée : des artefacts numériques surgissent dans notre journée, au moment opportun, pour nous aider à interagir avec des services, à obtenir les informations que nous recherchons – en traduisant instantanément un texte d’une autre langue ou en nous fournissant des détails sur une oeuvre d’art ou un monument par exemple – en sur-impression.

Microsoft Hololens : Des interfaces supplémentaires dans mon salon

 

C’est aussi le monde des objets du quotidiens prétendument augmentés par la juxtaposition d’une interface graphique au-dessus ces derniers. Nous rentrons ici dans le monde du “tout interface”, dont Golden Krishna liste dans son dernier ouvrage plusieurs exemples, dont le plus emblématique est celui d’Electrolux :

En 1999, la marque d’électroménager imagine le frigidaire du futur et annonce : “But there’s no doubt that when the Screenfridge hits the market, it will revolutionize daily life”.

Le Screenfridge ? C’est simple, c’est un réfrigérateur avec l’ancêtre d’un iPad disposé dessus.

Imaginez ! grâce à votre frigo vous pouvez :

  • Surfer sur internet
  • Consulter et envoyer des emails
  • Gérer votre calendrier
  • Regarder la télévision
  • Enregistrer des petites vidéos via une caméra intégrée et jouer celles de votre famille
  • Savoir ce qu’il y a dedans (si j’ai rentré les produits un à un, ou mieux si je les ai commandé directement via l’écran)
  • Faire votre liste de course
  • Avoir des inspirations de recettes, etc.

Et ce, dès 1999 !
Mais, bien que Samsung continue d’y croire (et a lancé, il y a quelques mois son dernier frigo connecté), je doute que vous n’en ayez un chez vous. Presque 20 ans après le Screenfridge, la révolution du frigo n’a toujours pas pris. Pourquoi ? Parce qu’il reste, pour l’instant, superficiel, répondant à des besoins mal-identifiés ou peu qualifiés, proposant des solutions improbables ou peu utiles. Pourtant, le réfrigérateur connecté aurait une vraie valeur, un grand attrait s’il répondait à de vrais problèmes – comme par exemple en nous avertissant d’une sur-consommation potentielle d’énergie, d’un dysfonctionnement ou de la nécessité de faire intervenir un technicien.

Des exemples comme celui-là, il en existe une multitude dans notre quotidien, tout autour de nous, nous laissant bien souvent dubitatifs face à ces propositions étranges, voire contre-intuitives (vous avez déjà vu ces interfaces nous invitant à saisir un texte via un clavier virtuel non AZERTY ?). Ces propositions semblent ainsi n’apporter que des solutions – parfois mauvaises – à des problèmes qui souvent n’existent pas.

Le risque de cette sur-interfacisation que nous observons toujours plus, vous l’aurez compris, c’est que ces fameuses interfaces – censées rendre possible une interaction –  fassent tout le contraire. En finissant par se dresser comme des obstacles supplémentaires à franchir, empêchant l’utilisateur d’effectuer rapidement et simplement l’action qu’il entreprend. Comme parcourir sur un écran une longue liste d’aliments stockés dans son réfrigérateur, quand il peut simplement ouvrir la porte et jeter un oeil à l’intérieur…

Et c’est précisément dans cet esprit que le designer Don Norman déclare “The real problem with the interface is that it is an interface. Interfaces get in the way. I don’t want to focus my energies on an interface. I want to focus on the job…I don’t want to think of myself as using a computer, I want to think of myself as doing my job.”

Faut-il alors abandonner toute notion d’interface ? La meilleure interface est-elle vraiment l’absence totale d’interface ?

C’est ce que semble indiquer l’autre tendance – toute contraire – que révèle le développement récent des nouvelles interfaces.

 

La sous-interfacisation : l’interface s’efface

Car la seconde direction que j’observe, toujours en mauvais français, est bien celle de la « sous-interfacisation ».

Il s’agit ici de cas où l’on cherche à faire disparaître les interfaces graphiques :

on fait disparaître les écrans au profit du texte dans les interfaces conversationnelles (ces chatbots qui mangent le web) ou de la voix dans les interfaces vocales type Siri ou Alexa.

Parfois c’est la pensée elle-même qui remplace les écrans – c’est le cas dans le domaine des interfaces intelligentes qui me permettent de contrôler un drone par la pensée par exemple. Enfin, les écrans peuvent être remplacés par … absolument rien ! On parle alors de proactivité ou d’anticipation des demandes, ce que Mathilde expliquait très bien dans son article sur le anticipatory design en 2016.

C’est le Zero UI – terme très en vogue en ce moment et probablement plus catchy que mon “sous-interfacisation” – on cherche donc à faire disparaître tous les écrans, voir tous les objets, toutes les formes possibles, quitte à les remplacer si nécessaire par des “meta-objets” capables de tout contrôler, de tout absorber.

Une tendance grandissante :  

  • De nouvelles cartes bancaires “agrégatrices” vous proposent de remplacer toutes vos cartes bancaires par une carte unique (Lydia, la fintech française vient d’annoncer son offre en ce sens)
  • Finalement, cette même carte bancaire remplace votre carte de transport (depuis quelques mois à Dijon et depuis 2014 à Londres : 40% des transactions y sont déjà effectuées de cette manière)
  • Enfin, votre téléphone remplace cette carte bancaire (les wallets)

Curve : je laisse toutes mes cartes bancaires chez moi pour n’en utiliser qu’une seule, celle de Curve. Ensuite, pour chaque paiement je peux l’attribuer à telle ou telle carte.

Prizm désintermédie Spotify : je connecte l’enceinte à mon compte et n’utilise plus que l’enceinte comme interface pour accéder à la vraie valeur de Spotify : la musique

 

Chez vous, Google Home ou Alexa veulent remplacer interrupteurs, enceintes, listes de course (toujours elles) etc.
Et d’autres cherchent tout simplement à remplacer tout objet physique par leur alter ego virtuel.

Ainsi, dans cette direction, design et technique se rejoignent pour bâtir, ensemble, la meilleure réponse au besoin de l’utilisateur, l’interface la plus pertinente pour lui donner accès au service proposé. Et c’est grâce à une tendance de fond d’interopérabilité et d’APIfication des systèmes que les objets et les systèmes apprennent à communiquer, au point d’éventuellement s’absorber les uns les autres.

Une entreprise est ainsi capable de permettre à ses utilisateurs d’accéder à des services de multiples façons, sans les forcer à emprunter ses interfaces “historiques” (web et application). C’est le cas de Lydia qui se lançait en 2016 sur de nouvelles interfaces conversationnelles comme Slack et Siri et qui annonçait il y a quelques mois le lancement d’une carte bancaire physique. Cela paraît être un étrange mouvement pour une entreprise qui s’est lancée en 2011 pour démocratiser le paiement par smartphone… Mais c’est tout à fait stratégique : « En gros, nous cherchons à rendre le passage par notre application facultatif », pour multiplier les possibilités d’utiliser le service, sans contrainte de passage par leur application.

Ici on observe une course pour remonter la “chaîne de l’expérience” et se rapprocher, étape par étape, de l’utilisateur final. Devenir l’interface privilégiée, spontanée, la plus proche, pour mieux le connaître et in fine mieux le servir.

La conclusion : “Cessez d’utiliser notre site ou notre app pour utiliser davantage nos services”. A nous de réinventer les interfaces pour simplifier et fluidifier les usages et non plus les contraindre.

Extrait du documentaire Minimalist sur Netflix

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