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Apr 17, 2018 | 7 min de lecture

Tech

Le coach de Black Mirror : les algorithmes comme nouvelle interface

Antoine Millien

Senior Design Strategist


FABERNOVEL INNOVATE
Depuis 2011, la série Black Mirror nous plonge dans un futur proche qui révèle les conséquences non-anticipées de notre attachement grandissant - et bien réel - aux nouvelles technologies. A date, 19 épisodes indépendants se sont penché sur la question. Autant de distopies glaçantes. Sauf une ?

La sortie de la saison 4 de Black Mirror fin décembre nous a re-plongé dans l’univers parfois terrifiant, souvent angoissant et toujours perturbant de cette série anthologique, née pour dénoncer les dérives de notre présent, et vraisemblablement de notre futur en mettant en scène « notre façon de vivre aujourd’hui – et notre façon de vivre dans 10 minutes si nous ne faisons pas attention » selon les paroles du créateur de la série, Charlie Brooker.

Lorsque l’on parle de cette série devenue culte (tant elle nous remet en question et nous fait peur ?), on se concentre essentiellement sur ses scénarios catastrophes liés aux dérives de l’Humain face aux technologies. Et c’est très souvent l’intelligence artificielle qui est pointée du doigt : quel meilleur “coupable” que cette technologie que le public connaît encore peu pour cristalliser nos peurs et nos angoisses pour le futur ? Cette vision catastrophique fait certainement parler (et certainement vendre). C’est sûr. Et si on s’attachait plutôt à révéler les nombreuses opportunités que cette technologie – révolutionnaire en effet – peut nous offrir ?

 

Attention!

La suite de cette article comprend un spoiler total de l’ép. 4, saison 4 de Black Mirror.

 

Pour cet article je me suis donc concentré sur l’épisode 4.4 de Black Mirror, Hang the DJ, traitant du sujet de l’intelligence artificielle et de l’interaction des utilisateurs avec le « Système ». Ce dernier n’est autre qu’un service de rencontre amoureuse dont les utilisateurs sont accompagnés et guidés dans leurs rencontres et leurs relations par un Coach, une intelligence artificielle embarquée dans un objet qui rappelle un galet – voire le Google Home mini.

L’histoire nous emmène dans un monde où les gens vivent dans ce « Système » délimité par un grand mur. Tous sont en quête de leur « partenaire ultime » qui sera finalement (et invariablement) trouvé par l’opérateur de ce fameux système au bout d’un certain nombre de relations. Dans 99,8% des cas, le système trouvera le partenaire idéal. Chaque personne est guidée dans son quotidien (et dans sa recherche) par ce Coach virtuel. Ce dernier l’accompagne, lui donne des conseils, et présente une interface simple qui lui permet de suivre sa mise en relation avec un partenaire. Les utilisateurs interagissent avec l’intelligence par la voix pour demander des conseils ou mieux comprendre comment utiliser le service.

 

 

D’un côté Frank, de l’autre Amy, se rencontrent pour la première fois via le système. Il s’agit également de leur toute première mise en relation à travers ce service. Ils n’avaient jamais rencontré quelqu’un auparavant. Comme tous les autres couples, ils sont envoyés dans le même restaurant, puis s’en vont dans un petit cottage pour y passer la nuit. Au restaurant, ils apprennent combien de temps doit durer leur relation. Pour eux, la date d’expiration arrive dans douze heures seulement.

Intrigué ? Si vous souhaitez tester le service avec votre moitié la série a sorti lors de la Saint-Valentin un site permettant de découvrir la date d’expiration de votre couple.

 

 

Le business de l’amour, un phénomène social qui ne date pas d’hier

Evidemment, cet épisode évoque tout de suite à son public d’aujourd’hui les applications de rencontre, devenues en quelques années seulement des acteurs majeurs de notre société – et de nos relations. Une révolution dans les usages et la vision contemporaine du couple ? Peut-être. Mais le « business de l’amour », ne date pas d’hier.

Car le célibat est devenu le mal du siècle. Au point que L’Organisation Mondiale de la Santé le considérerait comme un handicap depuis 2016 ! Un « défaut » que les nouvelles technologies et outils de communication proposent de soigner depuis longtemps.

Les célibataires ont vu depuis des décennies les spécialistes (marché de l’édition et des loisirs, scénaristes du cinéma et de la télévision, publicitaires et thérapeutes) s’intéresser à eux, avec un empressement proportionnellement égal à la manne qu’ils représentent. Puis, à la fin des années 1990 les conditions se sont réunies pour que la « greffe numérique » prenne. Car la Toile doit s’envisager avant tout comme une gigantesque machine à produire des contacts, à tisser des liens, à générer des relations – et donc une opportunité exceptionnelle pour faire fleurir ce business de l’amour déjà bien engagé ! Aujourd’hui les sites de rencontre fleurissent à tout va, attirant leur part de population, et cumulant souvent la même base utilisateur (Tinder, Happn, Lovoo, AdopteUnMec, Meetic, EliteRencontre, Mektoube, Once, Grindr, eDarling). Une base utilisateur qui profite de ses services freemium pour rencontrer l’âme soeur (nous nous concentrons sur eux ici…) et ôter le stress du célibat que la société leur impose. Je ne vous l’apprend pas, l’ordinateur (et autres smartphones) produit désormais des aventures et des histoires d’amour, et les couples Internet se comptent par milliers.

 

 

Ainsi, après les 3615 du Minitel, les SMS du téléphone portable, les rencontres d’Internet et finalement le swipe du smartphone, l’intelligence artificielle vient prendre sa part du gâteau et représente une évolution logique – dont l’impact bouleversera tous les secteurs. Pourquoi ? Une puissance de calcul multipliée par 10 000 depuis l’an 2000 et une production de données exponentielle sont deux facteurs simples et non négligeables. Voir un service tel que le « Système » apparaître dans les années à venir est (très) probable tant Internet nous connaît bien grâce aux données que nous lui offrons soit volontairement, soit par notre comportement de navigation. Quelle belle promesse ! Un Coach garantissant à son utilisateur de trouver la personne qui lui correspond. Le service vient ici jouer le rôle du destin (ou le forcer 🤔) et garantit donc à ses utilisateurs de ne pas vivre l’angoisse du célibat. Un succès assuré ? Pas sûr… J’ose espérer que les débats actuels autour de la protection des données des utilisateurs contribueront à prévenir ce type de dérive.

 

Retour à notre série

Dans notre épisode, l’algorithme est entraîné au fur et à mesure des différentes relations des utilisateurs afin de déterminer ce qui peut plaire (ou non) à chacun (mais peut-on vraiment faire confiance aux données récoltées, puisqu’elles sont biaisées dès la première minute de la relation en dévoilant la date de fin ?!).

Ainsi, le « Système » cherche à savoir si Frank et Amy sont faits l’un pour l’autre. Ils enchaînent les relations plus ou moins long terme, mais continuent de se croiser de temps à autres. Le lien qui les unit (et les attire l’un vers l’autre) se fait évident dès les premiers instants de l’épisode. Mais la question reste : si les calculs du système sont contre eux ont-ils réellement une chance ? et si oui, comment la saisir ? Seraient-ils prêts à se révolter, à quitter, dans tous les sens du terme, le système au nom de l’amour ?

Puis, dans les dernières minutes de l’épisode, la révélation : Coach est en réalité un immense test pour évaluer l’amour des individus. Se rebeller, c’est franchir le mur, ce que font Frank et Amy, pour la millième fois ou presque. C’est à ce moment que le scénario devient complexe : les Frank et Amy que nous avons vus n’étaient que des programmes, des versions numériques d’eux-mêmes, testées par la machine pour voir si les personnes véritables seraient heureuses en couple. Un test qu’ils ont passé lors de 1000 simulations et au cours desquelles ils se sont rebellé 998 fois, signe de leur amour insubmersible. Le « Système » estime donc à 99,8% de chances que ça colle entre eux dans la vraie vie.

 

 

Parenthèse : What if Elon Musk was right ?

Vivons-nous dans une gigantesque simulation ?

 

Cet épisode a beau être “positif” – si on le compare à la majorité des autres – mais il ne laisse pas pour autant indemne. Ma première réaction à la fin ? Je ne peux m’empêcher d’avoir un doute. Je repense à ce léger rictus de Amy, qui malgré la confiance aveugle qu’elle peut avoir en ce service (éprouvé, semblerait-il, des millions de fois) semble malgré tout hésiter. Peut-être est-elle étonnée ? Surprise que la machine sache mieux qu’elle-même la personne qui peut l’attirer au premier abord. La pression de rencontrer son âme soeur et de tout gâcher ? Il reste tout de même 0,2% de chances qu’elle n’y arrive pas….

 

 

Lorsque nous parlons d’Intelligence Artificielle nous aimons la définir comme “un ensemble d’algorithme permettant de simuler une intelligence humaine”. Une intelligence. Comment définit-on une intelligence ?

 

 

J’insisterai sur le mot rationnel ici. Pouvons-nous confier à une machine la capacité de nous surprendre ? Sommes-nous rationnels lorsque nous sommes amoureux ? Peut-on faire confiance à une intelligence rationnelle dont les données sont biaisées par notre manque de spontanéité ?

Et en effet, malgré cet algorithme parfait on sent que le doute persiste chez cette jeune femme – et ce n’est pas étonnant : symbolisé par ce réflexe qui fait que le conducteur remet ses mains sur le volant de sa voiture autonome, la machine ne pourra à mon sens jamais remplacer une chose : les sentiments.

 

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