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Nov 13, 2017 | 9 min de lecture

‎Économie

IA vs Révolution Industrielle : 10 comparaisons

Tom Morisse

Research Manager


FABERNOVEL
Vous avez probablement déjà lu des commentaires couronnant l'intelligence artificielle comme une nouvelle révolution industrielle. Mais est-ce vraiment pertinent ? Au-delà de leurs fondements technologiques, nous avons voulu examiner attentivement leurs similitudes frappantes et leurs différences majeures, afin de mieux saisir l'unicité de l’essor actuel de l'IA.

1 // Origines


L’expansion de la main-d’œuvre disponible => INCERTAIN

Grâce à l’augmentation de la production et de la productivité alimentaires, la population européenne a augmenté rapidement à la fin du XVIIIe siècle (x2 au Royaume-Uni entre 1750 et 1800) et une plus faible part de la population était nécessaire pour travailler dans l’agriculture. De nombreux ouvriers étaient alors disponibles pour d’autres tâches et se sont retrouvés à travailler dans les usines créées lors de la Révolution Industrielle.

La situation n’est pas claire aujourd’hui : au cours des 25 dernières années, il n’y a pas eu de hausse significative du taux de chômage dans le monde. Au contraire, il a légèrement diminué, passant de 6,1% en 1991 à 5,7% en 2016. Pourtant, 2 milliards d’habitants ont été incorporés à la main-d’oeuvre mondiale au cours de cette période.

Les statistiques absolues ou relatives sont-elles les plus pertinentes ? Le volume significatif de la force de travail additionnelle pourrait-elle alimenter l’essor de l’IA en y participant (par exemple, en entraînant des algorithmes) ou trouver des emplois créés indirectement par l’IA, au sein des industries renouvelées par cette dernière ? Notre seule réponse pour l’instant est de faire preuve de patience et de suivre les évolutions en cours.

 

Changements dans la demande des clients => SIMILAIRE

Les changements de goût des consommateurs a été le moteur de la Révolution Industrielle qui a débuté en Angleterre. En particulier, la demande de nouveaux vêtements colorés a stimulé l’incroyable croissance de l’industrie textile (du coton, principalement).

Il est difficile de mesurer la demande finale pour l’IA, mais il n’est pas aberrant de penser que la révolution numérique et ses multiples expériences ont conduit à une demande généralisée de services en temps réel, fortement personnalisés, pour lesquels les algorithmes d’apprentissage automatique sont des ingrédients nécessaires.

 

Fort esprit entrepreneurial => SIMILAIRE

Plusieurs facteurs soutenant « l’esprit d’entreprise » en Angleterre, comme le système des droits de propriété, le développement des marchés financiers ou de nouvelles formes juridiques d’entreprises, ont été considérés comme des causes de la Révolution Industrielle.

L’esprit d’entreprise dans sa forme start-upesque (c’est-à-dire axé sur la technologie, avec un état d’esprit « go big or go home ») est florissant : les MBA préférant de plus en plus créer leurs propres entreprises plutôt que de rejoindre de grandes entreprises, les fonds de capital-risque riches de capitaux à investir, l’émergence de licornes (c’est-à-dire, au-delà du battage médiatique, la possibilité de financer des entreprises privées avec d’énormes levées de fonds, avec de puissants fondateurs aux commandes), le volume de code en croissance rapide et disponible publiquement grâce à des projets open source et des outils collaboratifs tels que GitHub… sont autant de facteurs à même de nourrir un écosystème sain pour susciter la création d’entreprises dans le domaine de l’IA.

 

2 // Répercussions

 

Dans un premier temps, des temps difficiles pour les travailleurs => DIFFÉRENT

Au début de la Révolution Industrielle, les conditions de travail se sont détériorées pour les ouvriers en usine : baisse des salaires, licenciements sauvages, graves risques pour la santé, augmentation des heures de travail, effacement des communautés traditionnelles et de leurs schémas de solidarité…

Je suis sûr que cette opinion sera très discutée, mais je ne pense pas que nous nous dirigeons vers un nouvel ajustement brutal à travers l’essor de l’IA. Bien sûr, nous pouvons nous attendre à ce que les travailleurs peu qualifiés déplacés ne trouvent que des emplois à bas salaires ; un ajustement difficile à de nouvelles organisations du travail entraînées par des algorithmes d’IA, etc. Néanmoins, à mon avis, cela ne diffère en rien des perturbations provoquées par l’ère de informatique au cours des 50 dernières années. Surtout, le point de départ est très différent du contexte de la RI, car il existe de nombreuses réglementations sociales et économiques déjà en place.

La vraie différence – encore une fois, une poursuite de l’ère informatique – pourrait être une confusion croissante entre le travail et la vie privée (gestion d’un assistant personnel intelligent au travail ou augmentation de ce que certains appellent le travail numérique – toutes les petites tâches que vous réalisez gratuitement, comme marquer des photos sur Facebook, ce qui peut être incroyablement utile pour former des algorithmes d’IA).

 

Spécialisation accrue de l’emploi => DIFFÉRENT

Comme on le sait, la Révolution Industrielle a abouti à une division du travail en emplois spécialisés, comme l’illustre la chaîne de production automobile.

Quelle que soit votre opinion sur l’impact net de l’IA sur la société (c’est-à-dire : corne d’abondance ou apocalypse), elle devrait conduire à une spécialisation décroissante car :

  • l’IA absorbera des emplois étroitement spécialisés,
  • et/ou elle permettra aux employés de réaliser plus facilement un éventail élargi de tâches grâce à divers outils d’IA.

 

Concentration de la main-d’œuvre dans les usines => INCERTAIN

L’avènement de la Révolution Industrielle était l’avènement d’un nouveau type d’organisation, au départ pour des raisons pratiques : le charbon et la vapeur étaient des sources d’énergie concentrées, d’où la nécessité d’une main-d’œuvre tout aussi concentrée pour pouvoir les exploiter. Pourquoi la concentration de main-d’œuvre subsiste-t-elle encore dans les usines et les bureaux ? Les économies d’échelle (pour la production mais aussi la communication de l’information) en sont probablement la cause.

À l’ère numérique, et en particulier avec l’essor de l’IA, les effets de réseau (de données) dominent. Les organisations du travail décentralisées (comme les programmes de travail à distance dans de nombreuses startups) sont donc plus plausibles qu’à l’ère industrielle, tirant parti des outils numériques pour maintenir une culture cohérente et une communication interne efficace.

Cela dit, si la concentration des travailleurs d’une entreprise donnée est moins nécessaire aujourd’hui, cela ne signifie pas que les usines disparaissent : à l’ère de l’intelligence artificielle, ces dernières se nomment des datacenters avec une puissance de calcul gigantesque pour entraîner algorithmes et les diffuser à une échelle globale.

 

Concentration de la population dans les villes (alias l’urbanisation) => INCERTAIN

Pendant la Révolution Industrielle, la concentration n’a pas seulement eu lieu au niveau de l’usine mais également à plus grande échelle, celle des villes : le phénomène de l’urbanisation, et l’expansion des villes se nourrissant des flux migratoires. Les immigrés venaient de la campagne (6 millions d’afro-américains, par exemple, du Sud des États-Unis vers les zones urbaines du Nord entre 1916 et 1970) et de l’étranger.

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins ; deux tendances antagonistes se font face. La première est la croissance sans fin des métropoles : montée en puissance du secteur des services, mondialisation, écosystèmes de startups… chaque transformation de l’économie a renforcé l’importance des vastes et  denses agglomérations qui agrègent des fonctions culturelles, éducatives, économiques, financières et parfois politiques. Et l’émergence de hubs d’IA dans la Silicon Valley ou à Montréal s’intègrerait bien dans cette tendance. En outre, la disparition éventuelle de certaines catégories d’emplois pourrait pousser les travailleurs déplacés à déménager là où se trouvent le plus d’opportunités d’emploi.

La seconde tendance est davantage liée à l’essor de l’IA : si elle entraîne une baisse spectaculaire du coût de certains produits et services, dans le contexte de connexions numériques devenant plus importantes que les contraintes physiques, nous pourrions enfin voir des entreprises disperser leur effectif plus uniformément sur le globe. Comme des usines hautement automatisées établies dans des zones rurales.

 

Dualisation du monde => DIFFÉRENT

La Révolution Industrielle avait engendré une division claire entre les nations : quelques pays industrialisés d’un côté, et de l’autre le reste du monde qui leur fournissait (au moyen de la coercition et de la colonisation si nécessaire) des matières premières et une main-d’œuvre bon marché.

Là encore, l’impact de l’IA est double. D’une part, la production de l’IA est plus susceptible d’être relativement concentrée dans quelques pôles, mais il y a déjà divers centres qui émergent dans différents pays en même temps (« Etats-Unis vs Chine » lit-on dans les titres des journaux), alors que la Révolution Industrielle est née d’abord en Angleterre avant de s’étendre progressivement en Europe continentale et en Amérique, puis au Japon, etc. Le taux de contagion est plus rapide grâce aux communications numériques, aux projets open-source et aux ressources du cloud. Ainsi, le classement des nations dans l’IA présentera sans doute une hiérarchie claire, mais beaucoup moins inégalitaire que ce que la Révolution Industrielle avait initialement provoqué.

D’autre part, en raison des mêmes facteurs que ceux mentionnés ci-dessus, l’exploitation de l’IA sera certainement très répandue, et donc son impact transformateur sur de nombreux secteurs.

 

Difficulté à en mesurer l’impact => SIMILAIRE

Voici comment l’historien Peter Stearns décrit le déroulement de la première Révolution Industrielle : « À ses débuts, elle peut avoir peu d’impact mesurable sur les niveaux de production agrégés, qui sont encore déterminés par des méthodes de travail plus traditionnelles. » Cette déclaration dépeint parfaitement mon sentiment sur la situation actuelle de l’IA.

Si l’IA répond aux attentes et finit par transformer radicalement une part importante de l’économie, nous regarderons en arrière dans quelques années ou décennies et réaliserons que les indicateurs que nous avions utilisés pour évaluer l’évolution de notre monde ne sont plus opérants. En effet, l’absence de gains de productivité significatifs mesurés à la suite de l’informatisation de la société peut être due à une difficulté de mesure. Par exemple, les outils gratuits en ligne existent maintenant partout, et même si la publicité ou d’autres sources de revenus peuvent être exploitées pour mesurer la productivité au niveau de l’entreprise, il y a encore des gains supplémentaires au niveau de l’expérience utilisateur que les statistiques ignorent probablement.

 

Une révolution s’alimentant elle-même => SIMILAIRE

La Révolution Industrielle suscita des boucles de rétroaction vertueuses. Les possibilités créées par la machine à vapeur ont généré une révolution dans les transports (bateaux à vapeur et chemins de fer), ce qui a accru la demande en matières premières et en métallurgie ; la révolution des transports a transformé le secteur du commerce de détail (plus de biens disponibles, capacité de créer de grandes chaînes nationales), ce qui a accru la demande de transport (pour la logistique), etc.

L’essor de l’IA est sur le point de prendre le même chemin, en commençant par quelques secteurs spécifiques comme les transports ou la finance. Ces industries bouleversées demanderont de plus en plus de ressources d’IA, ce qui pourrait alors servir à transformer d’autres industries.

2 caractéristiques de l’IA la rendent encore plus encline aux boucles de rétroaction :

  1. Une utilisation croissante des services mises en valeur par l’IA augmentera le volume des données disponibles, améliorant ainsi les algorithmes dont la qualité augmentera encore le nombre et l’engagement des utilisateurs.
  2. Les chercheurs en IA utilisent de plus en plus des algorithmes d’IA pour les aider à ajuster les modèles d’IA afin d’améliorer leur efficacité, ce qui pourrait devenir une boucle de rétroaction rapide et directe.

 

Conclusion

Le bilan net de notre enquête est donc… incroyablement mitigé. La Révolution Industrielle et l’essor de l’intelligence artificielle ont des origines sociétales similaires, partagent les mêmes « formes » (impact trans-industriel, boucles de rétroaction, difficultés de mesure), mais en 2 siècles l’environnement dans lequel s’est déroulée la Révolution Industrielle (en particulier le commerce international et le marché du travail) a évidemment changé.

En effet, la comparaison IA/Révolution Industrielle devient la plus intéressante quand on envisage comment le boom de l’IA pourrait inverser certaines conséquences de la Révolution Industrielle – en un mot, rendre possible un monde « plus plat », où la fragmentation entre les pays, les régions et les emplois serait moindre.

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