fabernovel loader

Jul 10, 2017 | 10 min de lecture

‎Économie

IA et démocratisation de services : le cas de la gestion de fortune

Tom Morisse

Research Manager


FABERNOVEL
Pour mieux comprendre comment l’IA impacte les entreprises, scruter les applications potentielles est important, mais analyser les effets à une échelle plus large, celle d’un secteur tout entier, est encore plus révélateur.

Nous allons nous plonger dans les services financiers, plus précisément dans la gestion de patrimoine. Un choix qui peut paraître surprenant, parce que le secteur peut être perçu comme aride ; c’est justement pour son opacité ou son manque d’accessibilité (tout le monde ne dispose pas d’un patrimoine à placer au-delà des livrets bancaires) que cette industrie mérite d’être analysée. Car nous allons le voir, c’est d’un processus récurrent de démocratisation dont il s’agit.

Le secteur des services financiers est intéressant pour deux autres raisons. D’une part les (r)évolutions technologiques précédentes du second 20e siècle ont eu des effets significatifs sur lui, formant un référentiel permettant d’anticiper les conséquences du développement de l’IA à leur tour. D’autre part, sa taille est conséquente : en 2016, pas de moins de 160 000 milliards de dollars d’actifs étaient gérés par cette industrie.

 

Les mécaniques de la gestion de patrimoine

L’objectif ultime des produits et services de gestion de patrimoine est extrêmement simple : gonfler l’épargne en l’investissant dans des parts d’entreprises – actions – ou des titres de dettes d’entreprises ou d’acteurs publics – obligations. On parle donc bien ici d’épargne financière, en euros sonnants et trébuchants, pas d’actifs physiques (et le premier d’entre eux, l’immobilier).

Si le principe est simple, la mise en oeuvre est beaucoup plus complexe. Il existe 3 manières de combler le fossé entre l’épargnant et le placement financier, action ou obligation :

  • Acquérir des actifs directement – par exemple, acheter des actions sur votre PEA – en passant toutefois par un courtier.
  • Faire confiance à un “grossiste”, un gestionnaire d’actifs qui choisit les actifs dans le cadre de fonds à stratégies définies, et revend des parts de ces fonds aux épargnants.
  • Passer par des “distributeurs” qui proposent un portefeuille de fonds choisis parmi les “grossistes” – par exemple, les contrats d’assurance vie proposent souvent quelques fonds piochés parmi une poignée de gestionnaires.

En bref, les intermédiaires agrègent la demande pour acheter groupé, s’empilent souvent du point de vue de l’épargnant, et la plupart du temps ce dernier ne gère pas directement les actifs financiers dans lesquels il investit in fine – quelqu’un d’autre le fait pour lui.

 

En termes de modèle économique, les divers acteurs de l’industrie se rémunèrent par des commissions à la transaction (ex : frais pour acheter ou vendre une action via un courtier) ou des frais de gestion (ex : 1% de la somme gérée par an dans un fonds d’actions lambda).

Au bout du compte, dans cette vaste galaxie de produits financiers et d’intermédiaires, ce sont les plus riches qui s’en sortent le mieux. Sur 2 plans, liés finalement à des économies d’échelle :

  • Accessibilité : pour pouvoir accéder à certains produits ou services (par exemple, la gestion personnalisée d’un portefeuille boursier), il faut remplir un niveau minimum d’investissement qui peut s’avérer très élevé.
  • Niveau de frais : les frais de gestion ou sur les transactions sont la plupart du temps dégressifs en fonction des sommes confiées. En sus, les plus fortunés sont généralement moins intermédiés, donc les commissions des différents intermédiaires s’empilent bien moins.

Pour illustrer cet état de fait, prenons l’exemple de la participation dans un fonds de venture capital (d’investissement dans des start-up) aux Etats-Unis. Investir directement est réservé aux investisseurs institutionnels, ou à des millionnaires. Un employé, lui, peut investir, mais très indirectement, et sans le choisir d’ailleurs, via son fonds de pension, qui prélève lui aussi des frais de gestion.

 

Nouvelles technologies et démocratisation

Loin d’être statique, cette situation motive en fait un mouvement permanent du secteur de la gestion de patrimoine, par un phénomène de démocratisation : des changements technologiques permettent fréquemment d’ouvrir l’accès de services précédemment haut de gamme au plus grand nombre, et d’en réduire le coût.

La montée en puissance des ordinateurs a par exemple permis dans les années 1970 l’avènement des fonds indiciels, qui répliquent mécaniquement les mouvements d’un indice tel que le CAC 40, plutôt que d’essayer de battre l’indice via la sélection maison d’un gérant. Le coût exponentiellement décroissant de la puissance de calcul a rendu possible le suivi rapide des nombreux titres qui composent un indice, et donc un fonds indiciel. L’effet sur les prix a été significatif : lorsque Vanguard Group, l’un des pionniers du domaine, a lancé son premier index fund en 1976, ses frais de gestion annuels étaient de 0,5%, contre 2% en moyenne à l’époque pour l’ensemble des fonds de placement.

L’IBM 7090, ordinateur utilisé pour créer le premier fonds indiciel

L’arrivée du Web dans de nombreux foyers au cours des années 1990 a  permis la création de courtiers en ligne bien moins chers que les courtiers traditionnels. Alors que l’accès à l’information électronique sur les marchés boursiers était jusque-là réservée aux institutionnels du milieu, désormais de nombreux particuliers pouvaient facilement acheter et vendre des actions. Entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 1990, la proportion d’Américains investissant directement dans les actions est passée de 5% à 20%.

E*TRADE, l’un des pionniers du trading en ligne – créé en 1996

Une caractéristique majeure de ce phénomène de démocratisation est qu’il bénéficie non seulement aux consommateurs, mais aussi aux acteurs économiques. Parce que l’attrition de la valeur (baisse du revenu par million d’euros géré) est plus que compensée par l’expansion du volume (l’ensemble de l’épargne gérée).

Entre 2012 et 2015, le taux de revenu du secteur est par exemple passé de 0,8% des actifs géré à 0,7% – un changement conséquent. Cela n’a pas empêché le revenu global du secteur de progresser de 14%.

 

Quand l’IA rencontre la gestion de patrimoine : 3 nouvelles expériences

Dans le paysage en rapide expansion des fintechs, 3 nouveaux types de services sont apparus ces dernières années pour démocratiser l’accès à de nouvelles prestations de gestion de patrimoine.

1/ Investissement dans les idées et les valeurs. Des start-up comme Motif permettent aux épargnants d’investir dans des thématiques en phase avec leurs aspirations ou leurs centres d’intérêt comme “Combattre le cancer” ou “Voiture connectée”, avec également une forte prise en compte des critères de responsabilité sociale et environnementale des entreprises. Derrière, les plateformes se chargent de créer de manière automatisée les centaines de portefeuilles de titres ou de parts de fonds qui correspondent aux thématiques désirées. Ces produits sont largement accessibles ; une poignée de dollars suffisent pour commencer à investir (on peut donc être propriétaire d’une fraction d’action, ce qui n’est pas une mince affaire quand le prix de l’action d’Alphabet se situe au-delà des 1.000 $).

Motif

2/ Robo-advisors. Cette catégorie est probablement la plus connue, avec des succès comme Wealthfront ou Betterment aux Etats-Unis. Le principe est de proposer une interface qui impose le moins de contacts possibles avec l’utilisateur – “set it, forget it”. L’épargnant remplit un questionnaire initial qui permet au service de définir un profil de risque finement personnalisé (plutôt que de le rattacher à quelques profils canoniques, “modéré”, “dynamique” et autre). Puis le portefeuille financier adéquat est créé, et le service passe en pilotage automatique. Par exemple en faisant régulièrement revenir le portefeuille à son allocation initiale (car le portefeuille a pu fluctuer en fonction des performances différentes de chaque titre). Ou encore en optimisant les achats et ventes des titres pour minimiser l’impôt payé sur les plus-values. Dans la dynamique de démocratisation, ces services sont très accessibles et peu coûteux : 500 $ minimum et 0,25% par an de frais pour Wealthfront. En 2016, les services de robo-advisors géraient près de 100 milliards de dollars. Peu impressionnant au regard de la taille du secteur, mais marquant vu les moins de 10 ans d’âge de cette catégorie de services.

Wealthfront

3/ Tirelires autonomes. Des services comme Acorns se proposent de mettre de l’argent de côté de manière automatique. Il suffit aux utilisateurs de connecter l’application à leur compte, pour que le service analyse leurs habitudes de dépenses et constitue une épargne supplémentaire en pratiquant un arrondi supérieur lors de leurs achats. Cette épargne est gérée avec quelques portefeuilles adaptés au profil de risque de l’utilisateur, sans qu’il y ait cela dit un éventail semblable à la mass customization permise par les deux précédentes catégories.

Acorns

On peut ainsi représenter cette gamme de nouveaux services de la façon suivante :

 

Notons au passage l’importance de ne pas considérer l’IA en silo, comme une vague technologique coupée d’autres tendances. Peut-être l’aurez-vous remarqué, les révolutions technologiques se combinent parfaitement ici, et c’est l’hybridation entre smartphone (ubiquité et proximité) et IA qui aboutit au renouvellement de l’offre du secteur.

 

Les répercussions de l’IA sur le secteur

Ces 3 innovations dans l’expérience utilisateur de la gestion de patrimoine redéfinissent les limites internes et externes du secteur :

  • Les robo-advisors permettent aux épargnants de réduire le nombre d’intermédiaires auxquels ils font face.
  • L’investissement dans les idées et les valeurs pourrait attirer un public plus large et moins fortuné vers les placements financiers, en les décomplexifiant parce qu’ils mettent en avant non pas les aspects techniques (point de vue produit) mais les aspirations (point de vue utilisateur)  – une sorte de “consumérisation” de la gestion de patrimoine.
  • Les tirelires autonomes permettent de rediriger vers les placements financiers des flux monétaires qui auraient été utilisés pour de la consommation ou laissés sur des comptes courants.

Dans la droite ligne des nouvelles technologies de périodes précédentes, l’IA va susciter une nouvelle phase de démocratisation des services financiers dans la gestion de patrimoine, et permettre d’élargir le marché par le biais de critères d’accès plus lâches et de tarifs plus bas.

 

La double tendance qui accompagne la démocratisation, soit l’attrition de la valeur et l’expansion du volume, a son pendant au niveau de l’emploi. Les gains de productivité (besoin de moins d’employés pour gérer une enveloppe donnée d’épargne) générés par les technologies sont plus que compensés par l’expansion du marché.

Où les ressources libérées par les progrès de l’IA pourraient-elles être redirigées ? Voici 3 possibilités de nouveaux métiers :

  • Évaluateurs de valeurs : si les épargnants souhaitent de plus en plus aligner leurs investissements avec leurs valeurs, alors il faudra allouer beaucoup plus de temps à l’évaluation des performances sociétales, voire des valeurs morales, des entreprises. Un rôle qui nécessite de dialoguer avec toutes les parties prenantes et de se déplacer sur le terrain – aspects qui sont encore peu automatisables.
  • Facilitateurs de choix de vie : l’IA prend en charge les aspects techniques chronophages de la finance, et laisse plus de temps aux épargnants pour réfléchir au(x) but(s) qu’ils souhaitent assigner à leurs placements. Au-delà de la seule maximisation du rendement, les spécialistes de la gestion de patrimoine pourraient s’atteler à aider leurs clients à réaliser leurs buts. Par exemple faire en sorte qu’un épargnant puisse travailler à mi-temps sans difficultés financières, pour avoir plus de temps à consacrer à ses passions.
  • Créateurs de nouvelles catégories d’actifs : le secteur a dans sa globalité tout intérêt à rechercher la création de nouveaux produits, nouveaux actifs financiers qui impliquent de plus fortes marges et sont à leurs débuts réservés aux clients les plus fortunés. Ce qui, à la façon d’un tapis roulant, pose les premiers jalons menant vers une nouvelle dynamique de démocratisation quelques années ou décennies plus tard. Des start-up récemment créées proposent par exemple d’investir dans des procès ou dans des fonds composés d’oeuvres d’art.

 

Dernière répercussion possible : quel impact de l’IA et des expériences qu’elle fait émerger sur le classement des grands acteurs du secteur ? Son influence sera sans doute limitée du fait d’une caractéristique concurrentielle de la gestion de patrimoine : il est bien plus difficile à un consommateur de changer de gestionnaire financier que de changer de marque de chaussures. Pour de multiples raisons : la gestion de son épargne n’est pas la plus grande préoccupation des clients, le transfert de ses actifs d’un gestionnaire à un autre est délicate, il peut y avoir perte d’avantages fiscaux etc.

En conséquence, la bataille pour la conquête des clients se joue très peu sur le stock d’épargne ; ce sont les nouveaux flux qu’il s’agit de capter, et ils ne représentent que quelques % chaque année relativement au stock. Les firmes bien établies en haut du classement ont donc le temps d’adopter les technologies et d’adapter leurs offres, en particulier par le rachat de nouveaux entrants, pour proposer de nouveaux produits à leur importante clientèle “captive”. Pour sûr, la transformation du secteur aura lieu, mais nous pensons qu’il s’agira plus d’une conversion des acteurs établis davantage que de leur remplacement par de nouveaux entrants.

Ainsi, on retrouve aujourd’hui le “vieil” acteur Vanguard comme n°1 des robo-advisors, même si ce sont des start-up qui ont porté le concept au début.

Cela étant dit, chaque vague technologique précédente (débuts de l’informatique, arrivée d’Internet) a malgré tout installé durablement quelques firmes innovatrices dans le peloton de tête. Gageons que cette fois-ci il n’en sera pas autrement. Et qu’en 2025 l’IA aura permis à un nouvel entrant de rejoindre le top 10 des gestionnaires d’actifs dans le monde.

Vous souhaitez recevoir chaque semaine un nouvel épisode de notre deuxième saison sur l'intelligence artificielle ?

Inscrivez-vous !
Cet article appartient à une enquête
logo business unit

FABERNOVEL

Distribute the future. Connect leaders. Change the game. We ignite ventures and transform organizations for the new economy.

à lire