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Apr 24, 2018 | 6 min de lecture

Design

Le "lieu" à l'ère du numérique : les nouvelles interfaces (d')espaces

Le cas de Lafayette Anticipations

Pierre Bernard

Project Engineer


FABERNOVEL INNOVATE
Une interface ? Notre ingénieur-architecte Pierre la conçoit dans l’espace. C’est la porte, le mur, le pont qui permet à l’individu d’accéder à un territoire, au promeneur du dimanche de pénétrer un espace public ou encore à l’utilisateur d’atteindre un service physique. Les nouvelles interfaces ? Ce sont toutes ces nouvelles façons de penser la ville, la maison, l’espace public - augmentées par la technologie. Comme l’espace A N T I C I P A T I O N S à Paris. Visite guidée d’un lieu-interface d’un nouveau genre.

Rendez-vous au 9 rue du Plâtre, en plein coeur de Paris, pour découvrir une nouvelle interface unique en son genre. Vous apercevrez alors la Fondation Lafayette Anticipations, ouverte le 10 mars 2018, qui à elle seule révèle beaucoup de l’avenir de nos interfaces. Nos interfaces (d’)espaces.

Vous y êtes ?
Vous êtes peut-être déçus. Oui, c’est vrai, la façade n’a rien d’étonnant. Elle ne renvoie en rien à cette architecture post-moderne, décalée ou déstabilisante que vous attendiez peut-être (on parle bien de “nouvelles” interfaces après tout !). Tout au contraire, la structure et l’apparence de ce bâtiment industriel du XIXè siècle qui a été successivement un entrepôt du BHV, un dispensaire puis une école préparatoire à l’enseignement supérieur, ont bien été conservées. Rien de nouveau.
En y regardant d’un peu plus près, on devine cependant quelques nuances dans les objets traditionnels architecturaux : une porte cochère d’un côté et une porte automatique vitrée de l’autre, un nom d’enseigne découpé mais qui reste visible : A N T I C I P A T I O N S. Un bâtiment pas si traditionnel que ça, finalement…
Intrigués ? Allez-y, je vous suis, c’est accessible à tous.

Vous avancez. La porte automatique s’ouvre lentement, et laisse entrevoir un espace comme vous n’en avez jamais vu. Vous n’auriez jamais imaginé trouver un tel programme derrière cette façade “basique” ! Vous entrez. A votre gauche, une cafétéria au style brutaliste insuffle une touche de nature, des plantes suspendues font la conversation avec les multiples lecteurs et personnes assis. A votre droite, un accueil sobre vous invite à déposer vos affaires dans des casiers disposés à cet effet et à rejoindre le reste des espaces qui se trouvent à l’étage.
Mais ce qui vous frappe avant tout, c’est ce large espace lumineux devant vous, prolongé par la perspective d’un long couloir extérieur. Au centre, un dispositif vient occuper le vide dans l’ancien. On y devine une tour métallique composée de jeux de plateformes superposés qui se déplacent verticalement le long de crémaillères, solidaires des poteaux de la tour. Les plafonniers des plateformes entrebaillées laissent entrevoir ce qui se passe aux étages supérieurs.


C’est surprenant. Mais… et les interfaces (d’)espaces dans tout ca ? Laissez moi vous expliquer aux étages supérieurs.

Des paillettes au sol, des projections horizontales de part et d’autre du puits central, et un son de vent assourdissant, qu’est ce que que ce tohu-bohu ? C’est l’exposition inaugurale de l’artiste américaine Lutz Bacher, connue pour son travail brut, indéfini et mystérieux, une artiste parfaite pour un lieu qui vous paraît déjà troublant et éclectique. Et au centre toujours ces plateformes qui structurent, cadrent et nuancent les espaces. Attention Lafayette Anticipations n’est pas un musée, d’ailleurs vous verrez qu’il n’y a pas d’espaces d’exposition et de représentation bien définis.

Mais si ce n’est pas un musée, qu’est-ce que c’est ?

Il s’agit d’un lieu, “un non-lieu” dirait Marc Augé, permettant la curation et la création. La fondation invite des artistes pour créer au sous-sol, sur 400 mètres-carrés, des projets in situ à l’aide d’équipements high-tech à la mode : un fab-lab dernière génération en quelque sorte. L’artiste est ensuite libre d’exposer ses oeuvres dans l’espace Anticipations qu’il aura façonné à son projet. Les plateformes peuvent alors devenir lieux de représentation, perturbateurs du champs visuel, plafonniers ou passerelles selon son humeur. En tout “49 dispositions différentes” sont possibles selon l’architecte.

Ah oui d’ailleurs qui est l’architecte derrière tout ça ? Rem Koolhaas, le même qui a conçu le siège de la télévision chinoise à Pékin. L’architecte néerlandais a dû penser un dispositif dans un contexte très restreint dans la mesure où le bâtiment était classé monument historique. Comme l’architecte qui n’a pas pu toucher à l’existant, l’artiste doit aussi s’adapter au site qu’on lui offre. L’interface permet alors la rencontre entre deux éléments : l’existant et la génération d’une forme in situ. La nouvelle interface imaginée rompt avec la norme du “white cube”, des interfaces fluides, sans rupture voire stériles qui ne mettent jamais les expériences à leur avantage. L’espace devient une nouvelle toile, devient oeuvre, et l’utilisateur passe alors de spectateur à acteur plongé dans l’oeuvre.

L’interface a un rôle à jouer dans l’expression des singularités et des émotions : quand les contraintes en deviennent alors génératrices.

Sa tour en verre aux plateaux modulables a été pensée pour démultiplier les usages.
Revenez dans un mois et la configuration et la programmation auront changé.
Si vous voyez par chance les plateformes en mouvement, vous verrez que leur lenteur contraste avec la vitesse essoufflante des mouvements de la ville. La machine redonne une mesure au temps. Comme on remonterait une montre, la machine nous aide à redonner l’heure exacte. Anticipations nous donne le temps de s’interroger, d’occuper l’espace et de revenir pour s’interloquer.

Les interfaces (d’)espaces embrassent de plus en plus une dimension temporelle de par l’importance que le futur occupe dans notre présent déjà vécu.

Anticipations est à l’image des nouvelles interfaces (d’)espaces qui renouvellent perpétuellement l’étonnement.
Vous pourrez alors lire sur l’un des murs, le slogan de la maison : “Ce que vous allez voir n’existe pas encore”.

 

Lafayette Anticipations – Film d’ouverture from Lafayette Anticipations on Vimeo.


Vous avez fini de faire le tour ? Le soleil se couche déjà et la tour curative change de couleur. Vous vous rendez alors compte que les plateformes font effet sur l’architecture globale : sur la luminosité, sur la résonance acoustique, sur les couleurs, sur la perception de l’espace, sur le rôle du spectateur, sur la présentation des oeuvres. L’interface joue avec les échelles et brouille les limites entre les espaces environnants. L’interface d’espaces devient alors interface espace.

Finalement, La Fayette Anticipations c’est à la fois un lieu d’expositions, une zone de création, des bureaux, une cafétéria, une zone de repos, un magasin d’objets contemporains, une vue sur les toits parisien, c’est tout et rien à la fois. C’est une interface espace à l’image d’une tendance qui affecte l’ensemble de notre environnement, les tiers-lieux ou même “hyper-lieux” dirait Michel Lussault. Porteur d’innovation sur le territoire, ils se déploient dans toutes les métropoles : coworking, FabLab, pépinières, co-living, plateforme multimodale, Foodlab sont autant d’espaces hybrides qui montrent l’influence de la nouvelle économie sur notre perception des espaces.


Ces nouvelles interfaces sont des machines à créer, des machines à voir, des machines à vendre et à programmer. L’adoption des stratégies de plateforme et d’agrégation, on fait des espaces physiques des lieux commerciaux et de flux. Il s’agit de l’incarnation d’un état de faire, d’une boîte à outils pour créateurs pour démultiplier leur capacité d’action à l’ère du numérique.
Le numérique non plus comme interface mais bien comme espace. Mais ceci est un tout autre sujet, qu’il conviendra de traiter dans un prochain article…

Direction la sortie qui ne se trouve pas au même endroit que l’entrée. Nous sortons rue Saint-Croix de la Bretonnerie, ce qui fait du bâtiment une interface urbaine, un lieu de passage entre deux rues qui coupe la ville horizontale de son flux vertical changeant et itéré.


Vous voilà sortis et vous essaimez déjà dans tout Paris les quelques paillettes qui restent sous vos pieds, la trace de cette nouvelle interface indélébile et sans frontière.  

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