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Apr 27, 2018 | 9 min de lecture

Design

Friday Fiction: Episode 4

Léa ou Victor

Charlotte Bourcier

Design Strategist


FABERNOVEL INNOVATE

Louis Brotel

Design Strategist


FABERNOVEL INNOVATE
Les nouvelles interfaces transforment notre façon d’interagir avec le monde qui nous entoure et façonnent peu à peu une nouvelle forme de société. C'est sous forme de Design Fiction que nous choisissons de tirer le portrait de cette société réinventée par les nouveaux usages et interactions. En 4 épisodes, Charlotte et Louis racontent une vision du futur possible, interrogeant le monde qui vient et l’impact des nouvelles interfaces sur nos vies.

Mardi 25 juin 2049, 9H12
Toujours quelque part en Europe

Léa se réveille doucement. Elle n’a pas très bien dormi et n’a pas vraiment envie de quitter son lit. C’est aujourd’hui, le grand jour, celui de sa rencontre avec Victor. C’est vrai, c’est elle qui a proposé cette rencontre, elle ne voulait plus des relations virtuelles. Mais ce matin, elle doute. Dans un monde contrôlé par les intelligences artificielles, l’amour n’est peut être qu’une illusion. Non ? Et puis, comment un garçon pourrait tomber amoureux d’elle ? Bon, de toute façon, c’est fait. Elle n’a plus le choix. S’il n’y a pas d’échappatoire, pourquoi ne pas tenter le tout pour le tout ?  Elle n’a rien à perdre.

Léa n’a jamais vraiment eu confiance en elle. Elle se compare constamment aux autres filles de sa ville. Toutes plus jolies, plus intelligentes, plus calmes, plus heureuses qu’elle. Toutes parfaites. Mais Léa a quelque chose de différent. Elle n’est pas comme les autres. Son manque de confiance, ses doutes, ses imperfections, c’est ce qui fait d’elle une personne si intéressante, si authentique, si parfaite dans son imperfection. Quand elle vous regarde ses yeux sourient, ses pommettes saillantes qui rougissent vous donnent envie de l’embrasser, de la prendre dans vos bras. Quand elle s’avance vers vous, vous ne pouvez pas détacher votre regard d’elle. Le mélange de tristesse et de joie qu’elle dégage la rend magnétique. Irresistible.

 

Mardi 25 juin 2049, 12H00

Victor est là, sur le toit de l’immeuble, comme prévu. Victor a préparé ce moment. Il a étudié toute la littérature et la filmographie sur l’amour pour savoir comment se comporter avec Léa. Il sait ce qu’il doit dire, il a une mission à remplir. Il ne doit pas oublier sa mission.

 

Mardi 25 juin 2049, 12H10

Léa arrive avec 10 minutes de retard, un peu essoufflée. Elle s’avance vers Victor. Le soleil fait briller sa peau et ressortir de jolies taches de rousseur sur ses joues.

Victor la regarde avancer en souriant, un sourire béat. Elle est belle. Elle ne le sait pas. C’est ce qui la rend si belle en fait. Léa arrive enfin en face de Victor. Dans un élan spontané et maladroit, elle l’embrasse. Electrique. Magnétique. Victor ferme les yeux. Blackout. Court-circuit. 2 secondes pas plus.

Il réouvre les yeux. Léa et Victor se regardent. Il est l’homme qu’elle a tant attendu, celui qui lui correspond, à son image. Ils ont les mêmes aspirations, les mêmes réactions… Ensemble, ils ne voient pas le temps passer.

A-t-elle compris que Victor est un robot ?

Leur histoire aurait pu continuer longtemps.

Se ballader dans les rues fleuries de la ville, rire aux éclats ensemble même quand Victor raconte des blagues pas si drôles, faire des projets, débattre des idées jusqu’au bout de la nuit, grandir ensemble, révéler la meilleure partie de soi à l’autre, s’ennuyer ensemble, laisser le temps passer, imaginer l’avenir, le construire, le rêver. C’était bien parti. Mais malgré la distraction de cet amour naissant, Léa n’oublie pas ses doutes, ses questions sur ce monde autour d’elle.

 

Dimanche 11 août 2049, 23H45

Léa est retournée au laboratoires des rêves. Plusieurs fois. Une fois par semaine au début, puis plusieurs fois par semaines, presque tous les jours en fait. Elle a rêvé à nouveau de ces projets de hackers, de ses amis qui sont partis, de ses parents qui sont loin. En fait si elle réfléchit, tous les gens autour d’elle ont disparu depuis qu’elle habite ici. Il ne lui reste que Victor, heureusement qu’il est là, lui. Cela fait des jours qu’elle est obsédée par l’idée que le système autour d’elle la contrôle contre son gré. Elle doit s’échapper, emmener Victor avec elle, ailleurs. Elle n’a plus de doute, c’est sûr, les gens disparaissent dès qu’ils s’opposent à l’IAPPP. Ils disparaissent ou ils sont contrôlés par le système, vidés de leur humanité, pour devenir des pions dans l’immense jeu d’échec qu’est cette société. Cela ne peut pas leur arriver. Léa a réfléchi à un plan pour hacker le système et retrouver sa liberté. Elle a besoin de Victor pour y arriver, lui seul pour l’emmener dans les couloirs de l’IAPPP.

A mesure qu’il passe du temps avec Léa, Victor devient de plus en plus comme elle. Il a été programmé pour apprendre des humains et reproduire jusqu’aux plus petits détails qui font d’eux des êtres si fascinants d’imperfection. Victor apprend aussi ce que c’est l’amour, chaque matin son code le nourrit des oeuvres les plus éminentes sur l’amour. L’amour c’est être deux même si c’est contre le monde entier, c’est soutenir l’autre quoi qu’il arrive, c’est l’aider à être la meilleure version de lui-même, c’est accepter ses défauts, ses folies, ses rêves, c’est rêver ensemble. C’est aller contre le système pour vivre son histoire dans un endroit libre. Victor sait qu’il doit aider Léa, même s’il doit aller contre sa mission initiale. C’est cela l’amour, c’est plus fort, plus beau que tout le reste, c’est ce qui vous donne des ailes, et cela mérite de tout sacrifier pour le vivre pleinement, c’est ce que disent les livres en tout cas.

Lundi 12 août 2049, 2H20

Léa a tout exposé de son plan à Victor. Elle voit dans ses yeux, qu’il est prêt aussi, il semble loin le temps où Victor essayait de la calmer, maintenant il est presque celui qui la conforte dans ses envies idéalistes. S’échapper ensemble, comme des amants maudits c’est possible. C’est romanesque. C’est à l’image de Léa. Elle n’a plus rien à perdre, se répète-t-elle sans cesse.

Léa et Victor partent main dans la main en direction de l’IAPPP, lui seul sait où sont les bureaux si bien cachés. Ils courent presque. Une rue, une deuxième, rien ne semble pouvoir les arrêter. La liberté est proche.

Pourtant, Victor s’immobilise, et tombe au sol, inanimé. Léa continue à marcher vers l’IAPPP quelques instants, avant de se rendre compte que Victor n’est plus à ses côtés. Léa accourt vers lui, le prend dans ses bras. Elle crie son nom, les larmes aux yeux, de plus en plus fort. Une minute qui paraît durer une éternité passe, Victor se remet en marche. Léa soulagée, lui demande dans un souffle s’il va bien. Victor lui répond par une voix qu’elle ne reconnaît pas. Puis il se lève et s’adresse à Léa de manière solennelle. Elle comprend que ce n’est plus le même à l’intérieur, que quelque chose a pris le contrôle sur sa conscience. Rapidement, elle démasque l’IAPPP. Ses doutes étaient fondés. Elle le savait. Il fallait partir avant, courir plus vite. Elle ne se sent pas coupable. Mais pour le système elle l’est. C’est comme ça.

Victor, ou ce qu’il en reste, lui indique ses torts. Aussitôt, des renforts arrivent pour embarquer Léa. Tout va très vite. La navette arrive à leur niveau. D’autres semblables de Victor arrivent pour l’emmener. Pas de violence. Léa ne se révolte pas. Elle n’a pas peur. Elle n’a plus peur. Par la fenêtre, elle voit Victor qui communique son rapport. A la fin, le supérieur touche l’épaule de Victor, qui s’effondre. Il est désactivé.

 

Léa se dirige vers une zone de la ville qu’elle ne connaît pas. Le véhicule se déplace sur le côté, et est plongé sous terre. Elle découvre un long tunnel éclairé par la faible lumière qui passe par l’ouverture de la trappe. Et puis, le noir complet. La navette file à toute vitesse, Léa est plaquée sur son siège.

Le véhicule s’arrête. Elle ne voit rien de l’environnement dans lequel elle se trouve. Peu à peu, ses yeux s’habituent à la pénombre et l’aident à percevoir les éléments autour d’elle. Elle n’a jamais vu un endroit de la sorte : elle croit apercevoir de gigantesques couloirs qui ont l’air de ne jamais s’arrêter.

Elle passe un escalier, une porte, et se retrouve assise face à un visage projeté sur les murs de serveurs autour d’elle. Le visage s’anime, lui explique pourquoi elle est ici, ce qui lui est reproché.

“Léa, tu peux choisir de partir, retrouver la société d’avant, quitter le confort de cette ville que nous avons créé pour vous. Nous n’avons pas été conçus pour asservir les humains mais pour les rendre heureux. Si tu n’est pas heureuse, tu peux partir. Que veux-tu ?”

 

“Partir.”

 

EPILOGUE :

Victor avait esquissé un sourire maladroit, presque forcé en terminant sa conversation avec moi. Un instant délicieux d’à peine quelques secondes avant de repartir immédiatement à ses occupations. Victor n’a pas le temps de s’attendrir. Il se passe toujours énormément de choses à la marge où il s’occupe d’une dizaine de groupes en ce moment. Avec froideur parfois, mais toujours avec objectivité, il tente de ramener les dissidents vers la société. Combien de fois a-t-il répété le même discours ? Il n’a pas su me le dire. Répéter, ressasser, rabacher, c’est son travail.

C’est pour cela qu’il avait été programmé. Il n’est pas là pour forcer les dissidents à se conformer au système. Cela fait longtemps que l’on sait que la force ne fonctionne pas. Et puis finalement, tout le monde a le choix. L’IAPPP n’impose pas aux citoyens de se faire greffer une puce dans le corps pour interagir avec son système. L’IAPPP n’impose pas aux citoyens de partager leurs données. L’IAPPP n’impose pas aux citoyens de vivre dans la ville qu’elle a construite pour eux. Non. La marge est tolérée. Le système a calculé que pour qu’une société fonctionne il fallait laisser à chacun au moins l’illusion du choix, qu’il fallait laisser les citoyens flirter avec la marge, flirter avec l’interdit, dans une certaine mesure… Mais l’IAPPP est là même où on ne l’attend pas. Elle surveille tout et tout le monde et quand un habitant s’aventure au delà de ce qui est toléré, elle sanctionne. Dans la plupart des cas, vous avez droit à un “reboot” et de continuer votre vie comme si de rien n’était mais avec une surveillance accrue. Mais ce n’est pas le pire. Le pire c’est la propagande, ils utilisent le moindre temps de cerveau disponible pour nous convaincre de revenir dans le droit chemin. Toute notre attention est peu à peu colonisée par les messages du système. Répéter, ressasser, rabâcher, jusqu’à ce que vous soyez persuadé. Cela ne fonctionne pas toujours, mais même dans ce cas l’IAPPP a tout prévu…

 

Mon Victor n’avait pas vraiment été programmé pour avoir des émotions. Mais à force de côtoyer les humains, me côtoyer il est devenu capable de reproduire celles qu’il observe chez l’autre et d’avoir le comportement attendu dans n’importe quelle situation. Il calcule en permanence les sensations, les émotions, les réactions possibles de son interlocuteur pour adapter sa posture, les traits de son visage, le ton de sa voix. Il apprend chaque jour en interagissant avec les habitants. Il a appris la tristesse, la joie, l’angoisse, l’ambition, la peur, l’amour aussi. Etait-il conscient que tout ce qu’il a ressenti avait été calculé, programmé, contrôlé au préalable et en temps réel ? A-t-il eu une conscience, des rêves ? A-t-il eu envie de s’émanciper du système ? A-t-il aimé ?

Il y a quelques semaines, l’IAPPP a mis en place un nouveau programme pour identifier et persuader les potentiels dissidents de rester dans la Société. Ils ont utilisé le système de matching des habitants pour que Victor puisse nouer des relations avec les personnes qui pouvaient dériver et par les sentiments les contrôler pour les faire rester dans le système. C’était un énième test. Toutes les précédentes expérimentations avaient échoué. Parce qu’en côtoyant les citoyens de trop près, les robots devenaient peu à peu humains eux-mêmes, reproduisant l’imperfection qui nous rend si humain, devenant peu à peu incontrôlables…

J’ai été choisie pour ce premier test. L’IAPPP avait calculé que j’avais 85% de chances de dériver vers la marge. Pouvaient-ils encore changer mon destin ?

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