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Apr 20, 2018 | 7 min de lecture

Design

Friday Fiction: Episode 3

Léa + Victor

Charlotte Bourcier

Design Strategist


FABERNOVEL INNOVATE
Les nouvelles interfaces transforment notre façon d’interagir avec le monde qui nous entoure et façonnent peu à peu une nouvelle forme de société. C'est sous forme de Design Fiction que nous choisissons de tirer le portrait de cette société réinventée par les nouveaux usages et interactions. En 4 épisodes, Charlotte et Louis racontent une vision du futur possible, interrogeant le monde qui vient et l’impact des nouvelles interfaces sur nos vies.

Mercredi 12 avril 2049, 17h08
Quelque part en Europe

“- Salut Victor, moi c’est Léa, tu vas bien ?

– Salut Léa, je vais bien, je sors d’une longue journée de travail, ravi de ce match. Et toi, une belle journée ?”

 

En cette fin de journée de printemps, Léa et Victor commencent à échanger, une conversation banale, comme il en existe tant depuis que les algorithmes régissent notre façon de nous rencontrer (apparemment même en 2049 nous n’avons toujours pas trouvé de solution optimale pour initier une conversation entre deux inconnus). Pourtant, au fil des échanges, une complicité s’installe entre Léa et Victor, un sentiment de déjà-vu qui emplit Léa de joie et d’espoir. Cela fait des mois qu’elle n’a pas rencontré un garçon. Dans sa ville, tout le monde est bien occupé, entre les projets citoyens et les projets personnels. Elle a aussi souvent du mal à s’intéresser à quelqu’un plus de quelques semaines, mais cette fois c’est différent. Victor et elle ont quand même matché à 99,4%, c’est peut-être la rencontre ultime cette fois-ci, celle dont on parle dans les histoires que sa mère lui contait quand elle était enfant.

Et puis, en ce moment, elle a bien besoin de cette rencontre… Tout va bien pourtant chez elle. Elle habite dans un quartier agréable, où les gens sont beaux, où les immeubles sont recouverts de façades végétales, où tout fonctionne et chacun est à sa place. Mais Léa a envie d’autre chose. Son projet de loi sur le clonage est intéressant, oui, mais est-ce vraiment le sens de sa vie ? Est-elle à sa place ?

Elle se garde bien d’exprimer ce sentiment de malaise autour d’elle. Tout doit aller bien en apparence. Tout va bien. L’IAPPP [ndlr : Intelligence Artificielle Pour le Peuple par le Peuple, voir épisode 2 ] voit tout, sait tout. Elle le sait très bien. Il y a quelques mois, elle avait rejoint un groupe de hackers qui vivait à la marge pour les aider à monter un programme pour dévoiler au grand jour toutes les informations et critères que l’IAPPP accumulait sur les gens dans le but de choisir leurs rôles dans la société. Mais le projet s’est vite terminé. On ne peut pas aller contre l’IAPPP. Pour rassurer les citoyens, le système a alors créé l’OAFK [ndlr : l’Organisme Anti Fake News , voir épisode 1 ] pour garantir la véracité des médias et de toutes les informations qui circulent dans la ville. Transparence absolue pour tous mais pas de transparence sur le fonctionnement de l’intelligence artificielle. Malgré cela Léa se demande toujours : Où sont les capteurs ? Que captent-ils ?  Connaissent-ils nos sentiments les plus profonds ? Nos angoisses, nos doutes ? Difficile de le dire.

Léa a toujours été de nature anxieuse, c’est pour ça qu’elle va souvent dans le laboratoire des rêves, un endroit dans un garage au fond de la ville où elle peut s’allonger et recevoir une piqûre d’un liquide qui la transporte dans un autre espace où elle peut vivre ses rêves et la vie qu’elle imagine pour elle. Souvent Léa rêve de retourner vivre avec ses parents, mais ce n’est plus possible, ils sont loin maintenant, à la campagne, là où vont les gens qui ne sont plus utiles à la société. Mais grâce aux rêves, Léa peut vivre cette vie qu’elle imagine. Elle peut être quelqu’un d’autre. Elle peut changer le monde, changer son monde.

Elle n’a parlé à personne de ce laboratoire des rêves. Il ne faudrait pas que l’IAPPP tombe dessus. Ils pourraient y mettre terme aussi. Léa ne sait pas comment elle pourrait se passer de cette dose d’adrénaline, de créativité… de bonheur en fait….

Elle en avait bien parlé à sa mère Myriam, en passant par le MONATEL, un service de messagerie qui permettait à chacun de créer sa propre clé de cryptage pour ne pas que l’IAPPP puisse intercepter les messages tout en continuant à utiliser le système. Mais c’est risqué. En parler à Victor : elle en a bien envie. Après tout, qu’a-t-elle à perdre ?

Au fur et à mesure de leurs échanges, Léa se dévoile à Victor, elle dévoile ses propres contradictions, ses inquiétudes, ses envies, ses idées. Au début, elle n’osait pas. Elle ne le connaît pas si bien finalement et il y a des choses dont on ne peut pas parler à une personne qu’on vient de rencontrer. Mais il sait toujours trouver les mots justes pour répondre à ses angoisses. Et depuis qu’elle a proposé à Victor d’échanger sur son MONATEL, Léa se sent plus libre d’être qui elle est vraiment, d’assumer ses aspérités et ses défauts. Victor la conseille sans la juger.

Sa présence bien que virtuelle rassure Léa. Elle prend plaisir à se réveiller le matin à côté de son avatar. Quand elle lui parle de ses souvenirs douloureux, il la distrait en lui partageant des nouvelles sur les avancées scientifiques. Quand elle trouve le temps de peindre un nouveau tableau, elle le lui envoie. Il lui raconte ses journées à aider les marginaux à se réintégrer dans la Société.

Même sans se voir physiquement, des sentiments naissent déjà entre eux. C’est sûr. En fait ils se voient déjà par avatars interposés. Ils peuvent voir les sensations physiques qu’ils ressentent à chacun de leurs échanges, le pouls qui s’accélère, les joues qui rougissent, la respiration qui s’allonge, les pupilles qui se dilatent… Léa ne sait pas si c’est ça l’amour. Qu’est-ce que l’amour en fait ? Le sait-elle vraiment ? Les sentiments existent-ils encore quand tout est contrôlé par les algorithmes ? Pourtant, à chaque fois que son assistant lui signale un nouveau message de Victor, Léa est parcourue d’un frisson de bonheur et d’excitation. Exaltant.

Samedi 23 juin 2049, 8h07

“Salut Victor, j’espère que tu as passé une belle nuit. J’ai vu que ton avatar avait quitté le lit plus tôt que d’habitude. Il y a dû avoir une urgence dans la marge.Tu me raconteras plus tard.

Il faut que je te raconte quelque chose moi. Hier soir, je suis allée au labo des rêves et j’ai rêvé de ce projet qu’on avait commencé avec les hackers. Je t’en avais parlé, j’avais aidé un groupe à imaginer un programme informatique pour exiger la transparence de l’IAPPP comme elle l’exige de nous. Mais ce projet avait été repéré et annulé. En fait, je ne sais pas comment ça s’est passé mais un matin je suis allée au hangar et plus rien, tout avait disparu, je n’ai jamais revu les membres du groupe. Je ne me suis pas trop posé de questions à l’époque. De toute façon, je n’aurais pas pu parce qu’on avait désactivé mon accès à la plateforme d’échange pendant quelques semaines. Mais hier, j’ai rêvé que l’un d’eux me contactait et me disait de venir le sauver, qu’on lui avait mis une puce dans la tête qui avait changé sa personnalité, effacé ses souvenirs pour qu’il puisse travailler pour l’IAPPP. C’est absurde, mais j’ai l’impression que c’est vrai. Je le sens. Et je me demandais si peut-être tu pourrais m’emmener au siège de l’IAPPP toi, tu y vas souvent non ? Je pourrais essayer de les chercher ? Qui sait ? ”

Samedi 23 juin 2049, 15h02

“Léa, tu sais tu as beaucoup d’imagination. C’est ce que j’aime chez toi, ton côté idéaliste, ton envie de changer le monde, de venir en aide aux personnes en danger. Sur ce dernier point on se ressemble tous les deux. Mais là je crois que tu fais fausse route, et de toute façon si toutefois le système avait décidé qu’il devait travailler pour l’IAPPP c’est que c’est ce qu’il doit se passer. Les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver. C’est comme ça. Tu sais le système fonctionne très bien, il fait en sorte que chacun soit à sa place, avec les gens qui lui correspondent. Regarde, nous deux…c’est bien lui qui nous a choisi. S’est-il trompé ? Je ne crois pas.”

Samedi 23 juin 2049, 15h15

“Il ne s’est pas trompé, c’est sûr…

Tu sais, j’y pense depuis un moment, et je n’osais pas te le dire mais je crois qu’il est temps qu’on se rencontre. Cela fait 84 jours que l’on parle, que je connais ton avatar sous toutes ses coutures, que l’on partage nos souvenirs. J’aimerais bien pouvoir toucher ta peau, sentir ton odeur, ta présence… »

Samedi 23 juin 2049, 15h16

« Rencontrons-nous.

Rendez-vous mardi 25 juin à 12h sur le toit de l’immeuble végétal en face de ton fablab. Plus romantique qu’une balade dans les couloirs de l’IAPPP je te le promets. »

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