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Jun 11, 2018 | 5 min de lecture

Cultures

“Plus c'est choquant, plus c'est bidon !”

Rencontre avec Aude Favre alias Aude WTFake

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Nadia Biryukova

Communication Manager


FABERNOVEL INSTITUTE
A l’heure où l’information joue un rôle de plus en plus important, les fake news fleurissent comme jamais auparavant. Comment s'assurer que l’information ne soit pas faussée et responsabiliser les acteurs du web ? Nous avons rencontré Aude Favre, journaliste et YouTubeuse, qui lutte contre les fake news avec sa caméra, son esprit critique et beaucoup d’humour.

Pourrais-tu te présenter ?

Je suis journaliste depuis plus de 10 ans. En 2015, après Charlie Hebdo, j’ai commencé à prendre conscience de l’autre face de l’Internet, complotiste et suivie par beaucoup de gens. Ce qui m’a énervé c’est le media bashing <dénigrement des médias, NDLR> : le fait que tous les journalistes soient considérés comme des menteurs et des manipulateurs.

Comment as-tu commencé à t’intéresser aux fake news ?

Au moment des attentats contre Charlie, je m’apprêtais à travailler dans le couloir d’en face, chez Premières Lignes Télévision. J’ai débarqué là-bas dans la foulée des attentats. Je me suis aperçue qu’il y avait beaucoup de théories fumeuses qui accusaient les journalistes de faire partie du complot. Je suis tombée de haut en découvrant cela.

J’ai commencé à fédérer des gens autour de moi, et nous avons petit à petit monté une association qui s’appelle Fake Off. L’idée était d’aller dans des collèges et des lycées pour présenter notre métier, raconter comment les journalistes travaillent – notamment, pourquoi ce qu’on dit est en général plus fiable que ce que dit ma mère – et donner quelques éléments pour leur apprendre à naviguer sur Internet. Après il y a eu l’arrivée de Donald Trump. J’ai pris des journées off, et je suis restée chez moi à fumer des clopes. Dans la foulée j’ai créé la chaîne WTFake sur YouTube, car il fallait faire quelque chose de plus massif. Après la campagne électorale en France, j’ai piégé Florian Philippot et d’autres gars qui disaient n’importe quoi. J’ai vu que les gens adoraient ce format : je prends un fake, je le démonte et ensuite j’appelle la personne qui l’a raconté. C’est rigolo parce qu’ils se dégonflent d’un coup ! Après 7 mois, j’ai reçu un tweet de France Télévision qui m’a proposé de travailler pour leur plateforme web France TV Slash. Voilà comment je me retrouve Madame Fake !

Qu’est-ce qu’une fake news ?

Difficile à dire. Mais je crois que pour moi, une fake news est composée de fausse information et de bullshit. Lorsque quelque chose est faux, tu peux facilement le démonter. Par exemple, si tu dis que quelqu’un a sauté de la tour Eiffel ce matin, c’est debunkable <démystifiable, NDLR>, car beaucoup de gens fréquentent la tour Eiffel tous les jours, il y a la police… Donc, c’est faux. Les fake news c’est aussi du bullshit car il s’agit de l’indifférence à la vérité, comme les théories du complot. Si le raisonnement n’est pas rigoureux, c’est du bullshit.

Les gens qui diffusent les fake news, le font-il exprès ?

La plupart savent que ce qu’ils disent c’est faux, ils ne voient pas trop le problème. Mais il y en a quelques-uns qui y croient sincèrement !
Quand c’est politique, il est question de manipulation. Par exemple, l’autre jour j’ai vu sur Twitter une vidéo d’un mec qui parle tout seul plus ou moins en arabe face à un établissement. La légende était : “Honte à ce migrant qui menace une école juive,  un couteau dans la main”. Alors qu’il avait une baguette de pain ou un sandwich ! Un égyptien a dit en commentaire que cet homme parlait l’arabe égyptien et qu’il juste était en train de délirer.

Selon toi, est-ce un sujet nouveau ?

Les fake news ont toujours existé. Simplement, avec l’Internet elles se sont décuplées, car tout le monde peut avoir un micro. Cependant, ceux qui ont le plus grand micro ne sont pas forcément les plus rigoureux. C’est là tout le problème.

As-tu des exemples des fake news qui auraient des conséquences graves ?

J’en ai un paquet ! Pour moi, une des plus graves fake news c’est le Pizzagate. C’est une histoire complètement dingo. Pendant la campagne présidentielle aux Etats-Unis, il y a eu une rumeur selon laquelle Hillary Clinton était liée à un réseau pédophile qui opérait au sous-sol d’une pizzeria. Un internaute a découvert que James Alefantis, le gérant de la pizzeria Comet Ping Pong à Washington, connaissait John Podesta, l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton. Alex Jones, théoricien du complot à l’origine du site Infowars, et quelques autres personnes ont examiné leur correspondance, en y voyant des choses perverses car selon eux “cheese” (fromage) était un langage codé pour dire “petite fille”, “sauce” voulait dire “orgie”, “hot dog” garçon etc.

En décembre 2016, un gars qui s’appelle Edgar Welch s’est planté dans la pizzeria avec un fusil d’assaut. Il devait vraiment être nul car il n’a blessé personne, et il a tout de suite été arrêté. Et cela continue ! En France, il y a tout un délire totalement disproportionné par rapport aux vaccins. Les gens versent dans une paranoïa hallucinante, et ils s’enferment dedans.

Quels sont tes conseils pour détecter des fake news ?

D’abord, plus c’est choquant, plus c’est potentiellement bidon. Les clics peuvent rapporter de l’argent, donc il y en a qui ne s’en privent pas. Il faut se rappeler : personne ne se lève le matin, en se disant : “Tiens, je vais écrire un truc faux sur Internet !” Tout ce qui est écrit sur Internet a un intérêt : soit un intérêt journalistique – je rappelle que les journalistes ont intérêt à dire des faits, à parler de la réalité, sinon ils risquent leur job – soit un autre intérêt, qui peut être tout à fait honnête mais aussi tout à fait malhonnête. Il faut revenir à la source de l’information : qui l’a balancée et pourquoi. S’il n’y a pas le vrai nom de la personne derrière, je trouve ça pue un peu. C’est le processus d’enquête : il faut interroger plusieurs personnes, croiser les sources… En même temps, il est impossible d’enquêter sur chaque news qui paraît sur Internet. Je réfléchis parfois à un label journalistique, un peu comme le label rouge “poulet fermier” : les journalistes s’engageraient à être transparents sur leur parcours, par exemple. A ne pas accepter de cadeau de qui que ce soit… C’est déjà ce que font beaucoup de journalistes mais en faire un label, je pense que c’est l’avenir. Et quiconque manquerait à ses engagements perdrait le label. Je n’ai pas assez creusé le truc encore, mais il faut regagner la confiance des gens, et aussi faire du tri dans la profession.

Il y en a beaucoup qui se spécialisent dans le fact-checking. C’est un peu bizarre car nous sommes tous censés le faire. Je pense que nous devons nous focaliser plus que jamais sur notre mission de base, c’est-à-dire enquêter et vérifier les informations. Les journalistes doivent retrouver leur rôle de repère.

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