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Feb 15, 2016 | 5 min de lecture

Cultures

Le Cookie de la discorde

Ou comment j’ai eu une indigestion de données

Anselme Jalon

Deputy Director


FABERNOVEL INSTITUTE
9h00 du matin lundi dernier, je découvre sur mon bureau un colis de provenance lointaine...

Tel un enfant, je le déballe, découvre mon nouveau gadget, le BodyGuard et le tweete immédiatement  :

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Ce petit capteur fixé sur mon torse va calculer mon activité physique, mon taux de stress et mon niveau de récupération jour et nuit. À moi la productivité décuplée,  la qualité de vie accrue, et qui sait – quelques années d’espérance de vie en plus ?

Une fois le joujou fixé, qui par son bip régulier me rassure sur le fait que je suis toujours en vie, je me prends à rêver d’un monde où tout le monde en serait équipé …

Et là, la machine s’emballe et s’enraye.

IF THIS…THEN…OOOH, CRAP ! La recette de la terreur

Et si tout ça nous explosait à la figure ? Et si les entreprises proposaient aux candidats de fournir – en complément de leur CV – leur rapport de résistance au stress ? Et si les résultats rentraient dans nos évaluations annuelles ? Et ma collègue qui refuse d’en porter, sera-t-elle pointée du doigt ?

Je poursuis cet exercice de projection avec quelques services – bien réels –  qui me viennent en tête.

Kreditech détermine votre capacité à rembourser votre prêt en fonction des traces (données) que vous laissez sur le web.

IFTTT : Et si je cherchais un appartement… est ce que je m’interdirais d’aller sur Doctissimo pour ne pas faire grimper mon taux d’intérêt ?

– La clé Metromile rend votre voiture « smart » pour vous permettre de suivre son état en temps réel, d’améliorer votre conduite, ou de payer votre assurance « as you drive ».

IFTTT : Et si j’étais né en Corée du Nord…est ce que le gouvernement pourrait décider de désactiver à distance ma voiture car il a détecté que je me rendais à une manifestation ?

– Le questionnaire envoyé par Praice à vos amis permet de fournir aux recruteurs une meilleure compréhension de votre personnalité.

IFTTT : Et si je cherchais un nouveau job…est ce que je modifierais mon comportement avec mes amis pour qu’ils me mettent une « bonne note » ?

If this then that,  une petite recette au goût amer de science-fiction ? Pas si sûr justement…

Demain le luxe, c’est d’être anonyme !

Je suis de plus en plus convaincu que demain, l’expérience client « anonyme » sera payante ou réservée aux produits et services de luxe.

Imaginons un monde où l’expérience ultra-personnalisée s’est généralisée, notamment dans la distribution : n’en aurez-vous pas marre qu’à chacune de vos entrées dans un magasin, un vendeur consulte en temps réel votre historique (indiscret) d’achat, et vous recommande de manière automatique les produits que vous êtes (statistiquement) plus à même d’acheter ?

Et que penser du fait que notre comportement client sera « noté » par la marque, de la même manière qu’on nous proposera de « noter » votre interaction avec le vendeur ?

Le Kindle est peut-être un exemple symptomatique du système qui est en train de se mettre en place pour nos services et produits du quotidien : vous avez le choix entre acheter un Kindle avec publicité, ou sans publicité mais payer 10% plus cher. Vous payez le premium pour qu’Amazon ne vous affiche pas de publicité ciblée sur l’écran de veille de votre livre numérique. Vous vous payez « le luxe » qu’Amazon ne vous écoute pas. Votre monnaie d’échange, c’est votre vie privée.

Are we “making the world a better place”?

Si le respect de la vie privée devient un des codes du luxe – et donc par nature inaccessible à la plus grande partie de notre société – il est légitime de s’interroger sur le modèle que veut nous offrir la Silicon Valley.

Par exemple dans un modèle d’assurance « pay as you eat » – est-ce que ce ne sont pas les plus défavorisés qui vont se retrouver à payer plus cher leur assurance car ils n’auront pas les moyens de manger bio, ou le temps de faire du sport ? Dans cette vision du monde, le numérique ne lisse pas les inégalités, il les accentue.

De la même manière qu’adviendra-t-il des individus qui ne souhaitent pas rentrer dans ce système et mettre à disposition leur données ? Est ce qu’ils seront pointés du doigt car soupçonnés d’avoir quelque chose à cacher ? Dans les esprits la maxime “vous ne partagez pas vos données, vous êtes suspect” remplacera “si c’est gratuit, vous êtes le produit”.

Dans un monde ou le rôle de l’Etat tend à diminuer face aux géants du numérique, je m’égare peut-être et m’interroge enfin sur la capacité de ces même géants à résoudre les vrais « pain points » du monde (vous savez, les inégalités, la faim, les maladies…). Est-ce que nous sommes sûr qu’attribuer une note, ou faire payer un premium, pour les mauvais comportements – par exemple la mal bouffe – règle réellement les causes profondes de la mauvaise alimentation ? Pour reprendre Morozov dans son dernier livre « le mirage numérique » : où sont les applications pour régler le problème de la faim dans le monde ?

Quoiqu’il en soit de ses réflexions à tendance utopistes, une opportunité pour les entreprises de « l’ancien monde » s’impose : prendre le contre-pied des GAFA, et définir une éthique du nouveau contrat marque-client.

Corry Doctorow avait peut-être vu juste dans son livre « Down and out in the magic Kindom », où le montant de votre compte en banque repose uniquement sur une évaluation en temps réel de votre comportement social.  Mais avant d’en arriver là, les entreprises doivent pour moi se forger des convictions sur le contrat qu’elles sont en train de lier avec leur clients, et sur l’éthique qu’elles vont s’engager à respecter en matière de Big Data. Les dirigeants d’entreprise doivent réfléchir au sens qu’ils veulent donner à cette révolution numérique déjà bien avancée.

Regarde dans ton assiette !

Enfin, je pense que nous avons aussi une responsabilité personnelle quant à ce millefeuille de données que nous cédons béatement aux trop gourmands GAFA et consorts. Le sujet est trop important pour rejeter la faute sur nos politiques ou nos entreprises. Ou pour les laisser se partager le gâteau.  Si le numérique nous permet comme clients de reprendre le pouvoir, nous avons la responsabilité comme citoyens de développer notre esprit critique.

En entrée, n’hésitez pas par exemple à regarder la série « Black Mirror » – et notamment l’épisode 201 –  à vous plonger dans les livres de Morozov, à regarder Citizenfour, ce reportage poignant sur Edward Snowden, ou à lire le maître contemporain de la science-fiction, Corry Doctorow.

En plat de résistance, à vous d’imposer le menu !

 

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