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Jan 30, 2018 | 5 min de lecture

Cultures

En Chine, WeChat libère la parole des personnes âgées

Clement Boxebeld

Alumni


FABERNOVEL INNOVATE
Le futur est déjà là – et c’est parfois en observant les plus âgés que l’on s’en aperçoit. FABERNOVEL INNOVATE est partenaire du projet Oldyssey qui repère aux quatre coins du monde les plus belles initiatives d’accompagnement au vieillissement. Tous les 4 mois, nous choisissons avec Clément Boxebeld - co-fondateur du projet et alumni FABERNOVEL - de développer une rencontre qui témoigne des défis et des opportunités au croisement des transitions numériques et démographiques.

Avant d’être une star des réseaux sociaux, Ruan Yaqing était puéricultrice. À 65 ans, 5 ans après avoir pris sa retraite, elle est devenue l’une des présentatrices phares de la startup média « La vieille Pékinoise a quelque chose à dire », dont les vidéos cumulent des millions de vues sur l’application chinoise WeChat.

Tous les jours, elle se rend dans l’appartement rudimentaire qui tient lieu de studio et de bureaux pour la startup, perché au 16ème étage d’un immeuble anonyme de la banlieue pékinoise. L’ambiance y est digne d’un garage californien. Étriqués dans la pièce la plus étroite de l’appartement, sept jeunes développeurs, caméramans et monteurs travaillent à côté de Ruan Yaqing, qui attend le moment d’entrer sous les projecteurs pour enregistrer son émission quotidienne.

Aujourd’hui, Ruan Yaqing a choisi de parler de son sujet de prédilection, la politique de l’enfant unique et ses conséquences sur la société chinoise. Droite dans sa robe de satin rose, face à trois caméras, elle aborde la souffrance des parents qui perdent leur unique enfant. « Ils sont très nombreux dans ce cas, c’est un enjeu social majeur pour notre pays. Le gouvernement a fait quelques gestes, mais ce n’est pas suffisant. Je pense qu’ils doivent recevoir un plus grand soutien matériel mais aussi psychologique », explique Ruan Yaqing, avant de pointer une conséquence encore plus importante de cette politique chinoise : l’isolement que ressentent les parents âgés lorsque leur enfant quitte le foyer familial pour rejoindre la ville. 270 millions de travailleurs migrants chinois vivent à plusieurs centaines de kilomètres de leurs vieux parents, et aussi de leurs enfants.

Notre mission est de sensibiliser sur les problèmes auxquels font face nos aînés dans la société 

Révolution culturelle, grande famine, licenciements de masse dans les entreprises publiques à la fin des années 1990, politique de l’enfant unique… Les présentatrices de ce talkshow pour séniors se font chaque jour les porte-paroles de cette génération de parents marqués par les périodes les plus tourmentées de l’histoire chinoise. Et les vieilles générations s’y retrouvent : dans la région de Pékin, la plateforme vidéo a supplanté les magazines papiers traditionnels en tête des médias les plus en vogue chez les séniors. Les vidéos quotidiennes de 5 à 10 minutes sont diffusées principalement sur WeChat, ainsi que sur d’autres réseaux sociaux chinois. « Notre mission est de sensibiliser sur les problèmes auxquels font face nos aînés dans la société et de mettre en avant des solutions, nous explique Eric, le fondateur de la plateforme. Dans nos vidéos, les vieilles pékinoises donnent leur point de vue sur l’actualité ou transmettent leur expérience ».

Pas à pas, nous atteindrons les 100 millions de yens de valorisation 

En face du grand aquarium qui trône au milieu du salon, une phrase a été imprimée sur des feuilles de papier : « Pas à pas, nous atteindrons les 100 millions de yens de valorisation ». La startup existe depuis 2 ans et connait une croissance exponentielle. Ses épisodes quotidiens rassemblent en moyenne 2 millions de vues sur une audience constituée principalement de plus de 50 ans. « La vieille Pékinoise a quelque chose à dire » ambitionne de devenir la plateforme incontournable d’information et d’éducation pour les 230 millions de seniors de plus de 60 ans en Chine : outre les émissions d’actualité, ils y apprennent comment se servir des différentes fonctionnalités du mobile. Avec un nombre qui devrait atteindre 480 millions en 2050, le potentiel de marché des seniors est énorme et la startup est déjà soutenue par un grand acteur de l’Internet chinois, dont nous ne connaîtrons pas le nom. Une tendance qui s’ancre dans le contexte entrepreneurial chinois bouillonnant décrit par Patrice Nordey dans notre interview fin novembre :“La Chine se démarque par une capacité nouvelle à innover à une vitesse hallucinante avec un écosystème entrepreneurial qui ne cesse de grandir. Chaque jour 12 000 startups voient le jour en Chine.”

 

On peut tout faire avec WeChat

Le succès de la startup destinée aux séniors n’est pas étonnant au regard du nombre croissant d’utilisateurs âgés qui rejoignent le « phénomène WeChat » —  en septembre 2017, 50 millions d’utilisateurs mensuels actifs avaient plus 55 ans. On peut difficilement se passer de WeChat, même dans la vie “physique” où les paiements se font de plus en plus via mobile. “En Chine tout le monde paye via mobile, même les plus âgés. 45% des plus de 50 ans effectuent moins de 20% de leurs dépenses en cash” nous rappelait Boris Naguet de Saint Vulfran dans son article sur la révolution du paiement mobile en Chine.

Pour faciliter son adoption parmi cette cible d’utilisateurs aux usages spécifiques —  peu habitués à utiliser le pinyin, méthode de saisie du chinois avec l’alphabet romain, les seniors préfèrent appeler ou laisser des messages vocaux — WeChat développe ses fonctionnalités de reconnaissance vocale ainsi qu’une application pré-installée (“mini-program”) pour aider les jeunes générations à expliquer le fonctionnement de l’application à leurs parents. L’application promeut aussi dans ses vidéos, un véritable “lifestyle” où connexion rhyme avec plus de proximité avec sa famille, ses amis, et un accès plus simples aux services du quotidien. Les seniors constituent ainsi le groupe d’utilisateurs qui connait la croissance la plus rapide sur l’application.

« On peut tout faire avec WeChat, explique Ruan Yaqing, la présentatrice. On peut payer dans n’importe quel magasin, accéder aux informations, créer des groupes de discussion, se divertir… » Dans ses vidéos, en plus de parler de l’actualité politique, la « vieille Pékinoise » explique à ses fans comment explorer toutes les ressources de WeChat. « Je leur apprend par exemple à utiliser le « hongbao », la traditionnelle enveloppe rouge chinoise — un don d’argent sensé porter bonheur. WeChat y a ajouté un système de loterie pour s’envoyer aléatoirement de l’argent entre amis ! J’adore cette fonctionnalité. »

Et son public le lui rend bien : « Je ne peux pas aller au supermarché sans croiser une personne âgée qui me remercie d’avoir changé sa vie », nous confie-t-elle, le sourire aux lèvres, en traçant de ses doigts un caractère chinois sur l’écran tactile de son portable.

 

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FABERNOVEL INNOVATE est partenaire d’Oldyssey, le projet solidaire fondé par Clément Boxebeld et Julia Mourri avec pour objectif d’alimenter et d’accélérer la reflexion sur l’adaptation des sociétés au vieillissement de leur population en repérant aux quatre coins du monde les plus belles initiatives pour mieux inclure les personnes âgées dans la société.

Oldyssey parle des vieux partout dans le monde et montre les initiatives qui rapprochent les générations.

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