Les mardis de l'innovation sont des conférences données par Marc Giget, retrouvez nos précédents comptes rendus sur la Renaissance et les Artistes.
Imaginez.
Vous êtes à Paris, pépère, en 1900, en train de siroter une petite absinthe au pied du grand Palais. Aujourd'hui, vous vous ferez bien une expo. Pas besoin de Paris Boum Boum pour savoir où aller, puisque Paris est l'expo et l'expo est Paris, et que ça fait de toute façon 5 mois que vous la parcourez, cette exposition universelle, sans l'avoir encore totalement complétée. 2 160 000 m2 de surface d'exposition, ça en fait un bout de chemin : mais heureusement on vient d'installer le métro, et surtout la "rue de l'avenir", ce trottoir roulant à deux vitesses qui parcourt Paris et vous emmène à destination. Bah ouais, à l'époque, le periph est piéton.

Et oui, ils avaient des photos couleur en 1900, et des beaux filtres Instagram aussi

Ca coûte 1F l'entrée et la boîte s'est plantée.


La cascade de 34m, so Paris....

Magnifiquement classe mais démonté dans l'année. "On fera plus beau la prochaine fois" était la mentalité de l'époque.
La belle époque, c'est ça. L'exubérance, l'art, l'universalité, l'entrepreneuriat, voilà le cocktail de cette époque fastueuse où la Silicon Valley s'appelait Paris.
L'esprit d'une époque
La période 1870-1913 a probablement été la période où le plus d'innovations majeures ont vu le jour en même temps. Imaginez un internet tous les ans, en gros.
C'est la période où est apparue la photographie, le cinéma, la machine à écrire, l'automobile, la machine à laver, le téléphone, la radio, les rotatives, le pétrole, le train grandes lignes et grandes vitesses, les banques à réseau, la machine à coudre, toutes les "machines à..." en général, et plein d'autres bonnes choses.
La teuf
C'est une période de suprématie économique de l'Europe, une période économique stable, une période positive. Partout, on a l'impression que tout va bien se passer, le progrès technologique suscite un engouement général fabuleux : les transports permettent de faire le tour du monde (et à l'époque, pas besoin de passeport!), immortalisé par Jules Verne, la Tour Eiffel est trois fois plus haut que le deuxième monument le plus haut sur terre, les dirigeables s'imposent, on découvre le cornet de glace, la fermeture éclair, les corn flakes, le PQ, la poubelle, le grille pain, les parcs de loisir.
La richesse est partout : la France et l'Allemagne sont les deux pays les plus riches du monde. Le pouvoir d'achat de 1913 ne sera retrouvé qu'en 1973 ; on compte plus de machines à laver en 1913 qu'en 1945 d'ailleurs. Zweig décrit cette époque comme " Le meilleur des mondes possibles".
Jamais une époque n'aura eu autant conscience d'un monde qui finit et d'un autre qui commence.
Le business
Pour vous donner une idée on compte 55 constructeurs auto en France : cela repésente 60% des voitures du monde. Le leader s'appelle... Dion-Bouton, et fournit au départ principalement les taxis américains.

Avec ça, la choppe assurée
C'est globalement la période où naitront la plupart des entreprises françaises (et internationales) majeures d'aujourd'hui ; pour n'en citer que quelques-unes : Kodak, Parker, Gaumont, Peugeot, Rover, Opel, Mila, L'oréal, Mercedes, Varta, Rolex, St Marc, Nivea, Bosch, Rossignol, Air Liquide, GE sont les start-ups de l'époque, devenus en moins de dix ans des leaders internationaux pour la plupart. C'est une période d'entrepreuneuriat massif, où ce déferlement d'entreprises concerne tout le monde.
La preuve? Tout le monde devient petit porteur d'actions, on s'arrache les plus grands artistes pour réaliser des actions, que les gens accrochent dans leur salon. Finalement, c'est peu cher payé pour avoir un Mucha dans le salon.

Obligation de Mucha pour un grand magasin : du petit porteur au collectionneur Panini, il n'y a qu'un pas
Les génies de l'époque sont aussi de grands businessmen.
Eiffel profite de sa tour pour trouver des contrats dans le monde entier ; Edison commercialise innovation sur innovation ; les frères Lumière créent la complicité qui existe entre les cinémas français et américain ; Ferdinand de Lesseps entreprend de creuser un canal à Suez et trouve un par un ses 40 000 actionnaires, du crowdfunding avant l'heure.
Ce qui est intéressant c'est que les banques se désintéressent de ces entrepreneurs (trop risqué!) et préfèrent aller investir sur les plus surs emprunts russes, qui représenteront vite 40% du PIB et feront de la France un pays pauvre aussi vite qu'elle n'a été riche.
Dans ce contexte de richesse économique, les entrepreneurs visent une rentabilité dès le départ, se finançant avec des crédits sans ouvrir leur capital. On grandit tout seul, ou avec l'aide d'autres entreprises de son secteur : pensez à la mafia Paypal puissance 1000. Qu'est-ce qui garantit l'efficacité des BM de la grande époque?
- Une très grande efficacité des nouvelles technos et des marges très élevées qui garantissent des retours sur investissement fabuleux.
- un fort intérêt pour les innovations (c'est à l'époque que la France gagne le goût pour la high tech qu'elle garde encore aujourd'hui)
- une internationalisation rapide (notamment grâce aux expos universelles)
Les innovations disruptives
On peut se demander comment les contemporains géraient toutes ces innovations qui arrivent.
Prenons le business de la photo, une innovation disruptive par rapport à la peinture. A l'époque, il y avait encore beaucoup de peintres qui tiraient leurs revenus uniquement de portraits et de paysages (90% des commandes). Les peintres se servent de la photo au départ pour éviter de faire poser leurs sujets, puis un bon nombre d'entre eux se convertit à la photographie.
La peinture va de son côté exploser du fait qu'on ait plus besoin de reproduire la réalité : cela donne lieu à une variété exceptionnelle de mouvements artistiques : impressionnisme, réalisme, fauvisme, cubisme, etc. bref les toiles les plus chères du monde avec celles de la renaissance.
L'art
L'art rentre dans la vie : on parle pas d'ingénierie, mais d'arts et métiers ou d'arts appliqués. L'art est indissociable de la philosophie de l'époque : aujourd'hui encore, les touristes qui déferlent à Paris viennent voir la Belle Epoque, marquée par ce sens aigu de l'esthétique appliqué aussi aux objets de la vie quotidienne. A la Gare de l'Est, les boulons sont des fleurs.
Deux nouveaux arts s'invitent : la photographie et le cinéma (6ème et 7eme art)

Les lampes Tiffany étaient faites pour être belles et accessibles à tous, gardez votre lampe de bureau IKEA, ça sera peut-être un chef d'oeuvre dans 100 ans.
La vision mondiale
La terre est petite : c'est l'époque où se créent les grandes associations internationales : l'Union Postale Universelle assure avec un timbre unique que votre courrier aille partout dans le monde. L'UIT fait pareil avec vos coups de fil ; la croix rouge instaure la solidarité internationale.
En 1900, Paris accueille 96% des conférences internationales : on peut rassembler la terre entière pour la première fois en un lieu.
La vision de la mondialisation est très présente, peut-être plus qu'aujourd'hui. On lance son entreprise pour en faire une multinationale dans les 5 ans, et la propagation des innovations est telle que ça marche.
Les expos universelles
Elles sont lancées par l'Angleterre, qui, forte de ses colonies, veut faire venir le monde entier en Angleterre. Cela devient vite l'endroit où faire du business, le LinkedIn 1900, là où vous allez remplir vos carnets de commande pour les dix prochaines années. Et c'est Paris qui dame le pion à une Angleterre qui s'appuie trop sur ses colonies et qui récupère les plus belles expos universelles qui aient jamais eu lieu. Il faut voir la mégalomanie de ces expos quand on imagine que la Tour Eiffel était conçue uniquement pour être la porte d'entrée de l'expo universelle de 1889.
L'expo 1900
Paris 1900, c'est 40% d'étrangers, c'est une ville dont New-York essaye de s'inspirer (les américains l'appellent "City of Lights"), c'est le centre du monde. La ville la plus saine de la terre avec ses égouts tout clean, la plus moderne avec son avenue de l'opéra prévue pour faire atterrir des avions. Pour Edison, c'est "la vitrine internationale du monde moderne" ; pour Zweig, "la ville de l'éternelle jeunesse où tout est possible". On y compte 100 000 entreprises industrielles en 1900 et un million d'ouvriers, 50 salles de ciné accueillant chacune plus de 2000 personnes. On va voir la High-Tech au Grand Palais, on écoute chez soi une pièce sur son théatrophone, on s'envoie des cartes postales (invention clé de l'époque, le SMS des gosses 1900)
Pour vous donner une idée de ce à quoi ressemblait le Paris de l'expo universelle, je vous encourage à aller voir cette belle vidéo qui vous dévoile tous les palais que vous ne verrez jamais plus.
Cette exposition, c'est 50M de visiteurs en 6 mois. Pour vous donner une idée, Eurodisney c'est 11M en 1 an. En plus, on accueille les JO la même année. C'est 500 palais dans Paris, dont un palais vénitien, un cambodgien, un sevillois... tous ou presque détruits peu après parce qu'il fallait faire mieux la fois d'après, de quoi rendre totalement fou un agent immobilier.
C'est à cette date que Paris devient la capitale du tourisme que la ville le restera jusqu'à maintenant.
On prend le temps, dans ce Paris 1900, parce qu'on a mis 3 mois pour venir alors on va se saouler pour des questions de notes de frais : dès qu'on a pu voyager plus vite, on a perdu l'interdisciplinarité qui découlait de la présence de tous les talents du monde dans un seul lieu au même moment.
Voici quelques autres photos de cette incroyable expo, parce que je ne m'en lasse pas et que si j'avais une machine à remonter le temps, je pense que plutôt que d'aller mater Cléopatre, j'essaierai de négocier un Palais en Bord de Seine à prix d'ami.

Le pavillon de la Russie, une merveille de sveltesse

L'intérieur du Grand Palais

L'entrée de l'expo, place de la Concorde

Le Trocadéro, enfin l'ex-Trocadéro

L'esplanade des Invalides (reste aujourd'hui que le tout petit bout "Air-France" à gauche)

Le pavillon de l'Italie, un petit palais venitien ramené pièce par pièce

La vue que l'on avait depuis la Seine
Bon, on en retient quoi pour aider les grandes organisations à innover comme des start-ups?
- Que la France a été un grand, un très grand pays d'innovation
- Que l'on peut accomplir des choses fabuleuses en un temps record quand on est inspirés, que cette inspiration est collective et qu'elle touche tous les domaines.
- Que l'innovation est aussi et surtout une question d'environnement.
- Qu'il faut créer des Business Models rentables dès le départ.
- Que le crowdfunding et les mécanismes d'investissement "pré-financiers" marchaient extrêmement bien dans un contexte d'innovation technologique.
- Que quand on construit un palais, pourquoi est-ce qu'on va le péter trois mois après franchement ?
- Que les grandes organisations ont été des start-ups, elles aussi.
J'ai assisté à une conférence sur les projets de 5 grandes entreprises françaises (Essilor, Veolia, Danone, Schneider Electrics, Lafarge) dans des pays en développement à destination des populations pauvres, à travers les notions de BOP (Bottom Of pyramid) et de Business Social. Les intervenants étaient Laurent Guérin et Yves Le Yaouncq, deux étudiants du Corps des Mines auteurs de l'ouvrage Les grandes entreprises et la base de la pyramide.
La conférence était très intéressante car elle sortait de la naïveté avec laquelle est traité habituellement ce sujet pour une analyse solide et pragmatique de la réalité des projets menées par les grands groupes français.
I) Qu'est-ce que le BOP et qu'est-ce que ça promet?
Le concept de Bottom Of Pyramid est né d'un livre écrit par l'économiste Pralahad en 2004 The fortune at the bottom of the pyramid. L'idée de Pralahad : dans le monde, l'offre de services pour les pauvres n'est pas adaptée (les offres sont trop chères et peu accessibles géographiquement) alors que le marché est énorme pour les grandes entreprises qui savent le voir (des marges faibles mais un marché potentiel de plusieurs milliards de personnes).
Effectivement, un constat intéressant est que cela coûte cher d'être pauvre : si vous voulez des lunettes en Inde, vous devez vous réserver 2 journées pour aller en ville parce que l'offre n'est pas disponible à proximité, donc ça vous coûtera plus cher que si vous achetiez uniquement l'objet. On dépense paradoxalement pour accéder à des biens de première nécessité quand on est pauvres que quand on est intégrés au tissu économique (et ce n'importe où dans le monde).
L'idée du BOP a ensuite été reprise par Mohommad Yunus, fondateur du microcrédit, qui l'a reformulée avec son principe de social business, des entreprises à but social et non lucratif.
Cette idée est extrêmement séduisante dans une actualité lourde en constats :
- la pauvreté touche toujours pas mal de monde
1,4Md de personnes en dessous du seuil de pauvreté (< 1,5$)
1,1 Md sans eaux potable
1Md 1/2 sans électricité
- les agences du développement ont été très critiquées ces dernières années, on leur reproche l'efficacité de leur travail.
- les entreprises sont en quête de sens et la question de la responsabilité des entreprises et de l'avenir du capitalisme sont très discutées
L'Idée de Yunus et Pralahad est vraiment de faire de l'entrepreneuriat local un point important dans le développement : faire des pauvres des acteurs du système economique est le meilleur moyen pour sortir de la pauvreté.
II) Que signifie le BOP pour ces 5 grandes entreprises françaises : Danone, Veolia, Lafarge, Essilor, Schneider Electric ?
Ces initiatives répondent à des questionnements stratégiques et identitaires pour les entreprises.
On dissocie les social businesses, entités à part entière des projets BOP, projets gérés comme un des projets habituels de l'entreprise.
2 social business : Danone et Veolia
Ce sont des projets centrés sur les leaders des entreprises en question, sur lequel l'entreprise d'origine communique beaucoup.
Danone
Initiative : des micro-usines de yaourts "santé" au Bangladesh avec Yunus
Danone est à la recherche d'une identité forte avec une vision du social et de l'économie pas incompatibles.
- Vision fil rouge de l'identité de Danone.
- Le PDG de Danone rencontre Yunus en 2005 et crée le Grameen Danone Food au Bangladesh.
- Une usine de yaourts est inaugurée en 2007, elle cherche à donner un prolongement à la mission de Danone
Veolia
Initiative : vendre de l'eau propre dans un endroit (au Bangladesh) où l'eau est naturellement enrichie en arsenic. Une initiative également menée avec Yunus.
Veolia a une vraie question de la légitimité sociale dans secteur de l'eau où la privatisation massive a entrainé des contestations massives :
- Comment retrouver une légitimité sociale et bien remplir sa mission ?
- Comment assurer cette mission auprès de populations peu solvables ?
- Le concept de social business permet à Veolia Water d'attaquer ce problème et force à imaginer de nouveaux modèles innovants
3 projets BOP : Lafarge Electric, Veolia, Essilor
Ce sont des projets vécus comme un peu plus classiques et plus discrets, qui sont souvent l'initiative de filiales, des touchent des entreprises qui ne sont pas en B2C : elles s'adressent à un intermédiaire et demandent à ces entreprises de sortir de leur périmètre d'action habituel.
Essilor
Initiative : dès 2004, partenariats avec hôpitaux ambulants qui ont ajouté une activité de lunetterie aux tests optiques.
Schneider Electric
Initiative : comment faire accéder à l'éclairage les milliards de gens qui utilisent les lampes à pétrôle? Là où le modèle classique avec centrale et réseau de distrib ne marche pas, Scheider développe des solutions beaucoup plus locales et individualisées avec le programme BeeBop en 2009.
Lafarge
Des prédispositions philantropiques chez Lafarge : conceptions humanistes avec les patrons chrétiens de Lafarge
Le tsunami de 2004 a été un élément déclencheur => il a tué plusieurs employés.
- très vite la société décide de rechercher des solutions pour les plus pauvres.
- Sans les concepts de BOP, Lafarge ne serait pas allé aussi loin
Idée forte : Les concepts de social business et de BOP fournissent un cadre propice à la réflexion identitaire que traversent beaucoup d'entreprises en ce moment
III) Questions générales sur le social business et le BOP
Est-ce que c'est nouveau ?
Pas spécialement, il y a beaucoup de cas concrets déjà présentés dans les ouvrages de référence.
Dans pas mal de secteurs, on compte des M. Jourdain du BOP. Par exemple, la téléphonie mobile en Afrique, respecte à la lettre les idées de Pralahad. Les opérateurs de téléphonie ont vu un marché et y sont allés massivement.
Les approches du BOP décrites ici sont assez différentes de la téléphonie mobile puisque les opérateurs ont vu qu'ils pouvaient être profitables assez rapidement avec une offre similaire à celle de leurs marchés d'origine ; les entreprises du BOP dont on parle ont elles créé une disruption avec leurs activités.
Yunus et Pralahad n'ont pas inventé l'idée derrière le BOP mais ils ont systématisé les approches en expliquant que dans tous les secteurs, on pouvait faire des choses.
Il faut voir dans le BOP un phénomène similaire au développement durable, devenu aujourd'hui une vraie discipline à intégrer.
Qu'est-ce que les entreprises y gagnent ?
L'idée de départ sur ces sujets vient d'une envie de se lancer dans le projet, et non d'une analyse de coûts et de bénéfices, généralement pas en faveur des projets (à raison). La dimension affective est plus ou moins assumée, plus ou moins selon les entreprises.
Il faut que les entreprises s'y retrouvent : elles ne font pas de profits directs mais en tirent des bénéfices collatéraux.
laboratoire d'innovation : ces initiatives sont des lean startups sur des marchés inconnus d'où elles tirent une multitude d'innovations :
- innovation technique (nutriments dans les pots de yaourts, un système de distribution de batteries pour Schneider) ;
- innovation dans la distribution (ambulances Essilor) ;
- innovation financière (besoin d'un financement adapté pour ces initiatives ; pour Schneider et Danone, on a crée une SICAV pour investir un certain pourcentage dans des activités sociales et le reste à des placements surs sur des marchés peu risqués ; travail avec de nouveaux partenaires (hôpitaux indiens/Grameen/ONG Care, etc.)
Effets d'image interne et externe : Le BOP est un véritable outil de management pour amener les gens à réfléchir ; il renforce la fierté d'appartenance à l'entreprise et stimule les candidatures (très important en temps de crise) Il s'agit également d'améliorer les relations avec d'autres parties prenantes (pouvoirs publics locaux, etc.), ce qui est TRES IMPORTANT pour des entreprises qui répondent à des appels d'offre notamment.
Les faits sont-ils à la hauteur des promesses ?
La rentabilité des projets :
A la lumière des premières expériences menées par les entreprises, 4 ensembles d'obstacles menacent la rentabilité en générant des coûts supplémentaires:
1) Rendre le produit accessible au pouvoir d'achat local
- Passe par des efforts de R&D pour de la réduction de coût -> déplacement du compromis coût/qualité
- Conditionnements différents : sachet pricing -> on vend la lessive en petits sachets.
Mais ça ne suffit pas toujours : pour Danone, on va vendre les yaourts en ville à des prix plus élevés pour sponsoriser la distirbution en zones rurales.
2) Il y a parfois sur ces marchés un fossé entre le besoin et la demande
- On a besoin de lunettes mais on en ressent pas le besoin.
- Veolia Water a rencontré un problème culturel : la maladie due à l'eau est considérée comme honteuse -> il faut briser des tabous.
-> Cela représente des coûts supplémentaire d'action publique.
3) Ces projets entrainent la nécessité d'une infrastructure de proximité
Comment atteindre les populations les plus pauvres?
Besoin d'un intermédiaire.
Besoin de structures de logistique.
4) Ces projets ont besoin d'être optimisés en permanence : coûts de R&D, de management qui menacent la rentabilité du projet
Le défi de la rentabilité (opérationnelle) est globalement atteint par les entreprises citées : rentabilité opérationnelle.
La scalabilité des projets ?
L'Etape suivante logique serait de répliquer le projet à grande échelle pour empocher les profits. Il y a plusieurs obstacles à la scalabilité :
1) la question du financement : Une rentabilité ric-rac ne suffit pas, le coût d'opportunité est très important, si l'argent gagné n'est pas suffisant, on aurait mieux fait de l'employer à d'autres fins. Le défi de Lafarge : lever des capitaux.
2) le business avec la base de la pyramide est du cas par cas : ça n'est pas parce que ça marche dans un village que ça marchera dans le village d'à côté -> Hétérogénéité entre villages. Les campagnes africaines et indiennes sont très différentes. Et certaines actions très coûteuses doivent être entreprises en repartant de zéro.
3) la nécessité d'intégrer des partenaires dans la chaine : Les opticiens pour Essilor, les entrepreneurs de Lafarge. Il y a de nombreuses régions dans le monde où ce maillon de la chaîne sera manquant.
4) enjeu d'image : les efforts vont devoir être multipliés pour changer d'échelle alors que les bénéfices sont enclenchés dès qu'on a un projet pilote : la tentation pourra être forte de se contenter du projet pilote. Il faut une volonté très forte du management pour poursuivre le projet.
L'impact social est-il bon pour les plus pauvres ?
On peut pas vraiment se prononcer avant d'avoir des études d'impact global pour s'assurer que les projets font plus de bien que de mal. L'eau de Veolia par exemple est utilisée pour soigner les lésions dues à l'arsenicose ou revendue comme un produit miracle.
Danone a fait une étude d'impact avec une ONG spécialisée dans la nutrition.
Est-ce que les grands groupes sont les bons acteurs pour ces projets ?
Comme pour n'importe quel sujet d'innovation de rupture, on remarque que les grands groupes, s'ils sont bien dotés pour répondre à ces problématiques (du fait de leurs compétences, de leur capacité financière appréciable, et de leur internationalisation) vont souffrir de handicaps structurels par rapport à ces projets :
- Les entreprises fonctionnent à l'espoir des économies d'échelle : les projets sociaux sont par contre très locaux avec des transferts pas évidents. Les petits entrepreneurs sociaux ne vont pas avoir ce genre de problèmes
- Le business traditionnel de la grande entreprise représente un frein à l'innovation : déplacement du compromis coût/qualité du à une habitude (qualité des verres pour Essilor)/ difficulté dans le changement de métier (distribution).
- Une grande entreprise a souvent une solution avant d'avoir un problème : Adidas a lancé avec Grameen un social business -> à quel besoin social des chaussures de sport peuvent répondre pour le développement?
Bref, il y 2 obstacles principaux à ces initiatives :
- d'un côté tous les obstacles intrinsèques aux marchés eux-mêmes
- d'un autre côté les obstacles structurels des grandes entreprises
Comme pour les innovations de rupture, il faut chercher à isoler ces projets trop différents de leurs maisons mères en introduisant une certaine distance, notamment financière : par exemple, la grande entreprise peut également être une holding sociale afin de suivre et promouvoir des initiatives extérieures. Schneider Electric a ainsi lancé un fond d'investissements et Danone Communities finance 11 social businesses dans le monde.
IV) En gros, qu'est-ce qu'ont apporté les idées de Yunus et Pralahad?
On est à la promesse de l'aube : les succès extraordinaires sont encore à venir.
On voit de plus en plus d'acteurs arriver avec les mots social business à la bouche : pas de résultats mirobolants à attendre à court terme MAIS le changement d'état est irrépressible dans les entreprises. Le mouvement amène énormément d'innovations techniques, sociales et des changements de mode de pensée (Veolia Water qui recherche des modèles alternatifs à la DSP, Danone qui fait de petites usines faiblement automatisées, etc.)
Be BOP !









