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Le numérique, cet objet historique et philosophique

Compte rendu de la conférence de Stéphane Vial lors du WIF 2012

   
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Le WIF - Webdesign International Festival - est une conférence annuelle sur trois jours réunissant des designers d'interaction du monde entier à Limoges pour discuter du design, du numérique, et des nouveaux modes d'interaction. Voici un retour sur l'intervention de Stéphane Vial. (Philosophe, chercheur, enseignant, UX designer...)


Le numérique est un moment historique.

L'histoire, selon Marx est l'histoire des systèmes techniques, soit d'états techniques et culturels d'une cohérence générale, caractéristiques d'une époque. Très rapidement, les systèmes techniques que nous connaissons le mieux sont les suivants :

La Grèce antique, système technique bloqué
Les Grecs de l'antiquité vivaient dans une époque de grande technique dont les évolutions produisaient de nombreuses innovations militaires, innovations théâtrales… Mais, paradoxalement, le science grecque n'a pas servi à développer une technique nouvelle, plutôt une série de techniques connues, appartenant à un système évolué, et qui se sont perfectionnées au fil du temps, sans innovation majeure, sans innovation fondamentale.
Dans un tel système, pas de machines, donc pas de progrès non plus.

La renaissance voit l'avènement la machine

Notre histoire technique commence réellement à la renaissance avec le bois et l'eau : on y forge l'idéal de la machine et on commence à penser le progrès. La renaissance est une époque très pro-technique où est pensée et mise en oeuvre une interdépendance de bois et d'eau qui donne naissance à un grand nombre de machines qui exploitent le force mécanique.

La machine à vapeur ou le premier système technique industriel

Ce nouveau système technique, de la première révolution industrielle est le fait de l'interdépendance entre vapeur, métal et charbon, qui permettent le développement de la mécanisation.  Véritable révolution, ce grand moment technique donne aussi naissance à un monde violent, industriel entièrement porté par la production de masse.

La deuxième révolution industrielle portée par l'énergie
L'électricité et le pétrole donnent rapidement naissance à un nouveau moment historique, celui de la deuxième révolution industrielle, une révolution liée à l'énergie, qui permet le développement exceptionnel de l'automobile et de l'aviation, qui apporte le nucléaire, qui autorise le développement réel de la chimie…
Après la dynamique de la production de masse de la première révolution industrielle, ce moment est caractérisé par la problématique de vendre en masse.

Le nouveau moment historique, l'invasion des pixels…

Début 1946, Presper Eckerèt et John William Mauchly achèvent l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer)

Sur le plan historique cette dernière évolution a sa logique, celle qu'on délègue aux machines de plus en plus de choses.
Ce nouveau système agit de l'interdépendance de l'électricité, de l'informatique et des réseaux. Nous est apparu un nouveau matériau, la matière calculée, qui permet de passer de l'époque de la mécanisation, à celle de de l'automatisation / de la numérisation.
Ainsi, depuis les années 1970 une nouvelle économie a démarré : nouveaux empires, nouveaux mécanismes. Mais cette nouvelle économie reste encore un système inachevé et nous ne sommes encore qu'en train de vivre son émergence. De fait, il nous manque une grande innovation pour que ce système se complète, s'achève, il nous manque une grande innovation pour faire face à la crise actuelle des matières premières.

L'époque numérique est un moment de changement, donc c'est un enjeu de design.
C'est ainsi que Stéphane Vial pense que de la même manière que le marketing a pris le pouvoir dans les entreprises à un moment où il fallait écouler la production de masse, le design doit prendre le pouvoir dans les entreprises pour intégrer la nécessité d'innover actuelle.


Le numérique est un sujet philosophique


Assez simplement, une philosophie, un phénomène est quelque chose qui apparait à notre perception. La réalité est phénomène, pour nous, pour chacun d'entre nous. La réalité, donc ce qui est doté d'existence pour nous, est déterminé par les activités que nous y déroulons, la technique et leur impact sur le monde. Selon Marx la technique est un déterminant de notre existence et donc du réel ; il existe des conditions de perception autres que l'espace et le temps qui sont les objets techniques qui nous entourent, ceux-ci contribuent au moule qui structure notre perception des choses et la manière dont ce qui existe nous apparaît (au moule ontophanique).

Être c'est exister techniquement.
Les différents moments techniques donnent donc des conditions ontophaniques différentes : à la renaissance, exister était déterminé par le bruit des moulins à eau, les deux révolutions industrielles sont celles de la fumée du fracas des machines mécaniques et du tempsdes trains qui partent à l'heure. Aujourd'hui, l'ontophanie numérique est celle de la fluidité du calcul, de la facilité des choses, de la rapidité d'exécution, de la légèreté des processus ; la présence des écrans et des interfaces influence notre manière d'être au monde. La révolution numérique est donc véritablement une révolution, faite certes de changement technique mais aussi de changement de rapport avec le monde, de réalité perceptive, d'ontophanie, ce qui est l'essence de notre rapport avec le monde.
Tout est nombre désormais.

Cette approche permet entre autres choses d'expliquer de manière très macro-sociologique les différences entre les générations : le numérique ne correspond pas à la culture ontophanique des générations plus âgées alors que les plus jeunes ont toujours baigné dedans, ce qui induit que leur rapport perceptif avec le monde est très différent : les plus âgés doivent désormais changer leur façon d'apparaître au monde et c'est vraiment difficile.

Cette transformation du monde est troublante au point que nous raisonnons désormais sur la base d'une opposition entre le réel et le virtuel ce qui en soi pose un gros problème de réalité.
Virtuel est un mot qui vient d'Aristote ; le virtuel est le potentiel. C'est donc une notion qui originellement ne s'oppose donc pas à réel, mais à actuel… Mais l'informatique emploie ce mot pour parler de mémoire simulatoire, ainsi sous l'influence de ce champ technique "virtuel" devient un mot décrivant un état de simulation.



L'avatar de jeu est une simulation de la personne.

Avec l'entrée de l'informatique dans nos vies, on s'est mis à parler de plus en plus de monde virtuel, un monde qui nous pose un problème de perception, un monde dans lequel on a peur que les machines se trompent dans leurs calculs, un monde irréel et fictif.
Ce monde commence à accepter la réalité de ce nouvel état de technique, et aujourd'hui le mot virtuel se fait remplacer peu à peu par le mot numérique, un mot qui nous ramène vers la réalité, vers la technique. On commence à accepter que lorsqu'on vit quelque chose dans le virtuel, c'est une forme de réalité, donc c'est bien réel.

Voici, selon Stéphane le Vial, 7 caractéristiques de l'ontophanie numérique :
- information, computation, idéalité (code)
- interface, réactivité, interactivité (HCI)
- simulation, virtualité, immersion (GUI) : 1 matière qui capte notre attention
- versatilité (bugs)
- ludogénéité (play) : stimule très facilement le jeu
- réticularité, ubiquité, hyper-présence (networks)
- reproductivité instantanée, immédiate et infinie, autodestructibilité, réversibilité (Ctrl + Z).



Cette dernière caractéristique est la plus magique de toutes, elle relève du miraculeux : en matière de numérique, nous pouvons défaire ce qui a été fait.
Le miracle tient aussi à l'abstraction extrême de cette nouvelle ontophanie : Quelque part dans l'ordinateur, un signal physique devient une abstraction mathématique, quelque part, dans l'ordinateur, grâce au calcul, l'esprit devient physique, il devient corps.

Flavia Fontana-Giusti
Flavia est junior project designer chez faberNovel...

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