Mardi 8 novembre, à l’occasion des
Mardis de l’Innovation et alors qu’une conférence
Toujours Pas De Pétrole traitait au même moment d’innovation culinaire,
Marc Giget a tartiné pendant deux heures et demie les confitures de son éloquence sur un sujet ô combien passionnant :
l'innovation et la Renaissance. J'avais résisté au lard pour l'art et j'ai trouvé ça tellement bien que je m'en sens le devoir de partager avec vous les enseignements de cette brillante conf.
Pour ceux que l'histoire rebute, restez, il y a de “l’explicit content” !
Il y a deux grandes époques fondamentales pour l'innovation "à l'occidentale" : il s'agit de la
Renaissance et de la
Belle Epoque : ces deux époques à elles-seules portent les sources du modèle européen d'innovation.
La Renaissance est une de ces rares époques qui est est restée sous l'appellation dont elle s'est dénommée d'elle-même :
la Rinascità. Les hommes de la Renaissance, des vrais petits Jobs et Gates en puissance, considéraient que leur époque marquait un tournant pour l'humanité. Ils ne raisonnaient pas en pensant aux choses dans deux ou trois ans, mais dans 1000 ans : tous avaient la notion de travailler au futur de l'humanité, et il fallait que leur oeuvre perdure au delà des siècles. Cela a été une période très fugace, concentrée dans le temps et l'espace (même si elle a semé ses fruits par la suite) sur une centaine d'années et une petite région de l'Italie du nord.
Je vais vous montrer comment sont apparues 4 grandes composantes modernes de l'innovation :
- l'humanisme
- le brevet
- le venture capital (venturi capitali)
- la conception/le design
Le contexte
La Renaissance est née en Italie dans un contexte pas franchement rigolo : des guerres de partout depuis 2 siècles, et surtout la peste noire, maladie qui fait passer le concombre espagnol pour un vulgaire cornichon puisqu'elle a quand même emporté plus d'un quart de la population. Cela crée une insuffisance de personnes (Florence promet un logement et un travail à toute personne qui rejoint la ville) et entraîne surtout une certaine philosophie de vie :
la vie est fragile, il faut agir vite, avec discernement. Ce thème, la brièveté de la vie, se retrouve chez tous les artistes de la Renaissance (dans l'omniprésence des crânes sur les peintures par exemple) mais aussi
chez des entrepreneurs plus modernes. Il faut absolument laisser une trace avant de trépasser.
La papauté est affaiblie mais on ne rigole pas avec l'Eglise en Europe ou on se retrouve brûlé sans avoir vraiment compris pourquoi. C'est la chute de Constantinople, la période des grandes découvertes, et l'Italie, reine du commerce mondiale, devient tout d'un coup la convergence commerciale et fait la synthèse des connaissances du monde.
Les villes
Les villes ont eu une importance considérable. Les villes du nord de l'Italie étaient extrêmement riches du fait du commerce : Venise et Gênes maîtrisaient le commerce maritime, Florence le commerce terrestre. Ces villes n'avaient pas vraiment d'armée et
ont inventé la diplomatie pour pas se faire piller. Pratique.
On déterre l'héritage des romains et des grecs : pas pour faire du tourisme à l'origine, mais pour retrouver les textes de contrats commerciaux que Rome passait sous l'Empire (on manque de juristes à l'époque). Et puis, en passant, on redécouvre Aristote, Socrate, les statues à poil et les méthodes de muscu des spartiates.
La Renaissance ne vient pas de Venise, pourtant ville la plus riche du Monde, mais de Florence.
Florence est le berceau de la Renaissance
Le taux d'éducation y est incroyable :
la ville a fait sa richesse de l'éducation. Les visiteurs de l'époque sont frappés du niveau culturel des ouvriers par exemple, qui parlent de Dante aux pauses plutôt que du dernier calendrier Pirelli. C'est une ville terrestre, sobre et simple, qui se la raconte un peu quand même. On y fait plein de laine et d'étoffe (30 000 employés de l'industrie du textile), vu que c'est ici que convergent les tissus du monde entier. C'est une sorte de "living-lab", marquée par une audace très importante, une atmosphère de recherche et d'expérimentation. La ville importe beaucoup de concepts et de technologie, et ce qu'elle ne crée pas, elle le raffine. Le florin d'or, frappé à Florence, sera une monnaie de transaction pendant plus de 3 siècles :
la ville est pionnière dans le système bancaire, comme on le verra plus tard.
Jamais on a vu autant d'artistes de très haut niveau sur un si petit territoire : le cas de Florence semble montrer que
l'innovation est une question de contexte plus que de prédisposition.
Bien sur, ça n'a pas duré. La ville a ensuite subi une autre épidémie de peste et une crise économique (ah tiens) et une grande vague de faillite ensuite parce que la couronne anglaise ne peut pas rembourser sa dette (le genre de trucs qui ne peut plus arriver, quoi).
L'humanisme : l'homme mesure de toute chose, est au centre de toutes choses.
L'homme est cool, il a pas à se faire pardonner de quoi que ce soit. Il est beau, et il prend la main.
Dieu a créé le monde, l'homme l'a transformé et amélioré. Ce qui nous entoure est notre oeuvre.
On va ressortir Aristote (dont les textes ont été maintenus par les Arabes pendant 10 siècles, regardez le
Nom de la Rose si vous voulez voir ce qu'on en pensait à l'époque)
Il faut du beau et du responsable (science sans conscience...) : bref, l'Human-centric-design n'a rien inventé.
L'enfant est idéalisé : c'est l'homme en devenir au potentiel immense, quel que soit son niveau social. A l'Ecole, on apprend les humanités : à dessiner, à jouer de la musique, à parler plusieurs langues, à faire du commerce, à se défendre, à bien parler. Bref, on lésine pas sur l'éducation. Il y aurait toutefois seulement entre 5 et 10 000 personnes ayant appris ces humanités. Tout ça est bien sûr permis par le livre imprimé, qui vient d'arriver et qui permet de répandre la connaissance à haute dose.
Les deux péchés capitaux de l'Epoque :
"Etre inculte ou ennuyeux"
Les grands ne sont reconnus que par leur magnificence. Si vous n'apportez pas de la richesse à la Cité, vous n'êtes rien, pire que le Rotary Club. Servir sa communauté est une nécessité,
le mécénat est la nouvelle grande classe.
L'Art
Chose extrêmement intéressante :
l'Art est considérée à l'époque comme la science ultime.
La perspective est "inventée" pour l'Art, et c'est l'Art qui pousse à progresser énormément en médecine et en maths. Et en plus, l'Art devient le support de la promotion des sciences (et pas que des sciences, d'ailleurs, les oeuvres de l'Epoque sont sponsorisées par les Zara de l'époque pour y faire figurer la dernière collection printemps/été de soieries : Lady Gaga n'a pas inventé le placement de produit !)
Chaque tableau devient un défi scientifique. Vinci dit que par le dessin, il connaît mieux les corps humains que les médecins (pas très dur à une époque où la dissection est interdite).
Ces artistes viennent de milieux modestes : le père de Michel-Ange lui fait donner des coups de bâton pour passer l'envie de faire de la sculpture.
La naissance du "designo"
Le terme est utilisé pour la première fois par le peintre
Giorgio Vasari pour parler de la conception par opposition à sa réalisation. Ben oui, c'est une nouveauté, mais avant, on faisait tout en même temps (oui, même les cathédrales) en avançant à vue.
Pour la première fois, on sépare la conception de l'exécution.
Les croquis (sketches) apparaissent, au début pour faire des esquisses d'oeuvres, puis pour des esquisses de techniques (les deux étant assurés par les mêmes personnes, je vous le rappelle, la technique est au service de l'art).
Léonard de Vinci.
On maitrise la 3D dans les peintures, ce qui crée l'urbanisme.
On imagine la Cité idéale.
Je vous rappelle qu'il n'y avait pas Google Maps à l'époque.
Coupole de Brunellesci est un chef d'oeuvre absolu artistique et technique. C'est beau et c'est monté sans échafaudage car autoporteur jusqu'au bout.
L'Art cherche à se surpasser à travers la science. Les ateliers de design de l'Epoque sont les ateliers de peintres, et on retrouve les préceptes humanistes de ce cher Jobs :
“People from technology don't understand the creative process that these companies go through to make their products, and they don'tappreciate how hard it is. And the creative companies don't appreciate how creative technology is; they think it's just something you buy. And so there is a gulf of understanding between the two of them.”
A l'Epoque on ne s'enthousiasme pas pour le nouvel iPad, mais pour le dernier effet de perspective trouvé :
Il commence à y avoir de la vie dans les peintures : les têtes commencent par exemple à être différenciées (avant, tout le monde avait la même tronche, faut dire que la peinture à l'eau permettait pas les retouches, donc fallait pas être trop exigeant).
La vision anatomique du corps humain s'impose :
l'homme est beau, mettons-le à poil.
Le premier David de Donatello : classe mais chaste
Le deuxième David de Donatello, full monty : c'est la première statue de nu représentée depuis l'antiquité.
Les peintres vont développer leur sensibilité au détail. La nature rentre dans la peinture, la vie envahit tout, les passions humaines également.
Simonetta Vespucci est la Laetitia Casta de l'époque, très appréciée de
Boticelli notamment :
Michel-Ange, le génie de service
Il fait la Pieta à 23 ans -> c'est son oeuvre de jeunesse
Dans toute l'Europe, on en parle.
Il passe 4 ans et demie sur le dos à peindre le plafond de la Chapelle Sixtine, sans le sou. Il trouve ça naze et considère que c'est de la déco. "Je ne suis même pas peintre", affirme-t-il.
Un des traits qui les caractérisent, lui (et pas mal de ses potes artistes), c'est l'impertinence.
Par exemple, le Vatican diffuse généralement cette image du plafond de la chapelle Sixtine
Parce que ce qu'on ne voit pas là-dessus, c'est que Dieu est représenté entourant de son bras une belle blonde!
Michel-Ange s'en est sorti en disant que c'était un ange, vu qu'Eve est pas encore là.
Dans le même genre :
(no comment)
Le commerce
C'est là la grande révolution de la Renaissance. L'Eglise est en difficulté financière et lâche sur les taux d'intérêt :
désormais, on peut prêter avec intérêt sans aller brûler en enfer.
Pour pouvoir faire du commerce terrestre (le plus risqué) sans trop de danger, Cosme de Medicis s'intéresse à la
dématérialisation de l'argent et crée les bases de la banque moderne (chèques, transferts, etc.)
Il crée également
"Venturi Capital" (à ce propos, la France est seul pays qui traduit cette notion par Capital Risque et non Capital Aventure...) pour financer les grands projets d'architecture, de commerce ou d'expédition : c'est aussi l'invention du prêt sur gage, du crédit industriel, du micro-crédit, du placement éthique (il fallait financer les pauvres),des produits purement financiers.
La comptabilité est également créée et facilite grandement les échanges.
Inventions, innovations
Les inventions de la Renaissance ont été quasiment toutes inventées ailleurs (surtout en Chine), mais elles rayonnent depuis l'Italie (open-innovation?) :
-> L'imprimerie
- Gutenberg amène surtout la presse, tout ça existe depuis très longtemps ailleurs (en Chine, au Japon)
- diffusion des connaissances
-> Cartographie
-> Multiples techniques (roue crantée, poulie, scies hydroliques, etc.)
-> La poudre > Chine
-> Formalisation des savoirs
-> Dessins techniques
-> instruments de navigation (et concept de latitude, longitude) -> Chine
-> Moulins à eau et vent (rendement amélioré)
-> Lunettes
-> Microscope, lunette astronomique
-> Les vitres, miroirs
-> Articles de table
-> Horlogerie
-> Soie
-> Arsenaux
-> Alchimie
-> Les arts
-> Le sucre
-> Les services : commerce, enseignement, édition, droit, gestion
-> L'entreprise moderne
- comptabilité moderne
- contrats d'association
- sociétés de participation
- retour sur investissement, etc.
L'invention des machines outils laisse place aux première usines, il ne manquait plus que l'électricité pour passer direct à la révolution industrielle.
Marc Giget faisait malicieusement remarquer qu'on avait réussi à être leaders avec des technos importées de Chine.
Conclusion : quel est l'apport de la Renaissance pour l'innovation?
Toute la vision occidentale de l'innovation s'est faite ici.
- La vision idéalisée de l'homme : l'humanisme
- Approche moderne de l'innovation
- Plaisir du beau, passion pour la vie
- une vision de l'Europe
- une façon de vivre
- une ambition humaine sans précédent
- esprit analytique et critique
- leadership européen
- art de vivre dans les villes
- le professionalisme
- la maîtrise de l'utilisation moderne de l'argent
- l'esprit moderne d'entreprise
- l'école moderne
- un esprit nouveau dans la littérature : l'impertinence qui donnera notamment Rabelais, Shakespeare, etc.
Qu'est-ce qu'on peut en retenir pour les professionnels aujourd'hui ?
Ce qui m'a personnellement le plus marqué est cette notion d'art. (ma lecture en parallèle de la bio de Jobs, un grand amoureux de la Renaissance, y est aussi pour quelque chose). L'art comme finalité, l'homme comme idéal, la technique comme moyen. Voici de très beaux préceptes d'innovation qu'on a un peu tendance à oublier.
La création de richesse a été grandiose mais n'a jamais été une fin en soi : le dépassement de l'homme était l'objectif. Les valeurs ont guidé cette période.
Enfin, la notion de contexte est critique : innover n'est pas une compétence innée, mais le fruit d'un environnement fructueux (l'écosystème) et de compétences travaillées.